Les communications dans la ville. Approche par la sémiotique situationnelle.

L’article propose de considérer les « communications » qui ont lieu dans une ville comme des émergences de sens liées à des mises en contextes de phénomènes variés, mises en contextes faites par les acteurs sociaux eux-mêmes.



L’article propose de considérer les « communications » qui ont lieu dans une ville comme des émergences de sens liées à des mises en contextes de phénomènes variés, mises en contextes faites par les acteurs sociaux eux-mêmes.

Pour illustrer cette démarche méthodologique d’explicitation des significations, l’article examine différentes émergences se produisant dans la ville : émergences se produisant dans des « lieux » particuliers (un jardin public, un quartier particulier…) ; émergences produites par des conduites spécifiques d’acteurs sociaux en ces lieux (files d’attente, questionnement, comportements remarquables…) ; émergences produites par différents « panneaux » dont les panneaux publicitaires ; émergences produites par des « objets » particuliers (une boite aux lettres, un trottoir…) ; émergences produites par la ville toute entière… L’article montre que ces « significations » peuvent être considérées comme liées à des « communications » qui émergent de la capacité qu’ont les acteurs sociaux de repérer des « formes » (ensemble d’éléments observables), et à mettre ces formes en rapport avec différents contextes qu’ils construisent eux-mêmes compte tenu de leurs enjeux dans la situation.

A travers les exemples pris, on voit que la « sémiotique situationnelle » propose de trouver des « communications » faites dans la ville à différents niveaux de généralité. Au niveau « macro », c’est la ville toute entière qui communique. Au niveau « méso », ce sont des lieux organisés, internes à la ville ainsi que les conduites collectives des citadins qui communiquent. Au niveau « micro », chaque « objet » particulier (au sens de la cognition distribuée) et chaque conduite collective ou individuelle d’acteurs sociaux, communiquent pour un acteur social particulier.


Introduction

« Le sens d’un phénomène naît de la mise en rapport de ce phénomène avec un contexte ». Ce principe est le principe de base de toute sémiotique. Il s’oppose à l’idée naturelle contenue dans le modèle émetteur-récepteur pour laquelle, le sens « est » dans le contenu du message envoyé de l’émetteur au récepteur. Toutes les sémiotiques s’efforcent de construire, d’une manière raisonnée, le « contexte » dans lequel le phénomène va être « lu », c’est-à-dire, va prendre une signification. Cette construction du contexte de compréhension est appelée la contextualisation scientifique.

La sémiotique que nous allons utiliser est dite « situationnelle » car le contexte de compréhension du phénomène est une « situation de référence » (Gonseth). Cette sémiotique s’oppose assez aux autres sémiotiques car elle s’occupe de très nombreux phénomènes et pas seulement de phénomènes liés aux signes linguistiques et paralinguistiques. Comme nous allons le voir, elle a une conception étendue des « signes » à prendre en compte. Son corpus d’étude intègre tous les « phénomènes expressifs » des acteurs sociaux, c’est-à-dire tout ce qui traduit un effort quelconque pour vivre dans le monde. Ce que l’on consomme, ce dont on se pare (que l’on soit homme, groupe, organisation, cité, peuple…) ; les manières dont on consomme, dont on se nourrit, dont on s’habille, … ; les productions issues des acteurs sociaux (les mets cuisinés, les engins de déplacement, les outils de travail, les produits de divertissement…) ; … tous ces « objets » et les « usages » de ces objets font partie du corpus.

Nous allons démontrer que cette sémiotique permet de considérer comme phénomène de communication, c’est-à-dire phénomène qui envoie des messages signifiants reçus par des acteurs sociaux, de très nombreux phénomènes qui ne sont pas habituellement considérés comme phénomènes de communication. Nous allons voir que dans la ville de très nombreux éléments nous « parlent », c’est-à-dire nous délivrent des messages porteurs de significations.

Par ailleurs, cette sémiotique ne construit pas le « contexte » interprétatif de compréhension des signes de la même manière que les autres sémiotiques. Elle est moins linguistique, elle est plus sociologique car, pour elle, le contexte de compréhension, c’est la situation telle qu’elle est spontanément élaborée par l’acteur lui-même. Elle se place « du point de vue de l’acteur » (optique phénoménologique). Elle se demande : « que veut dire, pour tel ou tel acteur, tel ou tel fait d’expression, dans le contexte de la situation-pour l’acteur considéré ?» (Schult, Berger et Luckman). Son optique phénoménologique, centrée sur la « situation pour un acteur », l’amène donc à trouver que les phénomènes expressifs ont différentes significations selon les acteurs. Cela la distingue aussi très fortement des autres sémiotiques qui ont plutôt tendance à trouver des significations se synthétisant dans un sens abstrait, général, transcendant, en quelque sorte les différents acteurs.

1- Lire la communication globale de la ville

Nous avons vu que la gare est un espace organisé qui se ramène à une « forme » spatiale délivrant un message général. Je vais démontrer que la ville, comme le disent d’ailleurs les géographes et les historiens, est aussi, au niveau global, une forme qui délivre un message à tout citoyen occidental normalement acculturé.

Les différents niveaux de lecture

En proposant une lecture de ce que la ville envoie comme communication à un citadin occidental, je me place à un autre niveau de compréhension que précédemment où j'examinais les messages envoyés par un site spécifique de la ville : la gare. Je dirais que je me place à un « macro niveau » de lecture. Macro niveau parce que d'abord j'élargis le cadre de la situation dans laquelle je vais lire la communication : le contexte de lecture du message-ville est le contexte territorial géographique de toutes les villes et tous les villages européens. Tout à l'heure je plaçais essentiellement la gare dans l'espace-ville, qui est un environnement spatial plus restreint. Par ailleurs, pour lire ce que la ville envoie comme communication à un citadin occidental, je prends en considération un « objet » plus important que le lieu « gare » : je prends la ville dans sa totalité, comme un « objet » indécomposable, formant une totalité.
Comme nous allons le voir, la « situation » dans laquelle j'examine le message envoyé par la ville contient aussi, et il ne peut en être autrement, le contexte culturel occidental. Ce contexte culturel de lecture est présent pour la lecture de la communication envoyée par la ville (macro-niveau) à un tout venant occidental, pour la lecture de la communication envoyée par la gare dans la ville (méso niveau) et pour les communications envoyées par ce qui se passe dans la gare (micro-niveau).


La communication globale de la ville

La ville européenne pour l’occidental tout venant

Nous connaissons bien nos villes occidentales. Nous avons tous fait ce que l’on appelle désormais du tourisme urbain. Nous avons tous dans la tête le schéma général (ou forme) de constitution d’une ville à l’européenne. Dans une ville à l’européenne nous trouvons : un centre ville historique (le plus souvent piétonnier), des quartiers dits commerçants, le quartier des affaires, de grandes places disséminées dans la ville, le quartier des monuments historiques, des sites ponctuels dits sites historiques, des espaces verts et des jardins publics, des quartiers spécifiques dits quartiers des cinémas, des théâtres, des magasins de luxe, des commerces alimentaires, quartiers résidentiels… la ville européenne est donc une organisation particulière de sites spécifiques reliés par différentes artères et moyens de communication (Claval). Chaque lieu interne à la ville offre à l’acteur urbain la possibilité d’accès à un service spécifique. Dans les jardins publics, vous pouvez vous détendre ; dans les quartiers commerçants, vous pouvez faire vos achats, dans le centre ville, vous pouvez flâner à pied, aller au restaurant et aux terrasses des cafés (activités ludiques et/ou liées à la convivialité).

La ville dans son ensemble, et si on la compare nécessairement à un bourg et à un village (contextes spatial et culturel), dit à tous ses citoyens : « ici, toutes les facilités et les plaisirs de la vie moderne sont concentrés ». C’est le message global envoyé par la « forme ville ». Ce message est implicitement compris par tous les citadins. Il est évidemment aussi connu des ruraux. Ce n’est pas pour rien que la jeunesse quitte les villages (elle répond à la communication globale de la ville qui lui dit donc : « venez en ville, il y a plus de choses à faire, vous y trouverez plus de plaisirs »). Ce n’est pas pour rien, non plus, que la tendance du « retour au village » de ceux qui le peuvent, se développe chez les adultes. Les conduites collectives de ces acteurs sociaux montrent qu’ils comprennent le même message. Ils y réagissent en fonction de leurs enjeux différents : recherche de l’émulation et des plaisirs, pour les uns, recherche du calme et de l’air pur, pour les autres. S’ils comprennent la communication de la ville de la même manière, c’est qu’ils mettent la « forme ville » 1°) dans un contexte spatial très global, comprenant les villes et les villages, 2°) dans un contexte historique lié à leurs connaissances du développement urbain et du dépérissement des villages ruraux, 3°) dans un contexte des normes culturelles partagées sur ce que l’on peut faire et trouver dans une ville. C’est aussi, en fin de compte, parce qu’ils superposent à ces différents contextes, un contexte identitaire plus précis : le contexte de leurs enjeux existentiels. Le sens de la ville est, pour chacun des acteurs aux prises avec elle, le résultat d’une contextualisation : la ville est positionnée dans ces différents contextes pour eux, c’est à partir de là qu’elle prend ses différentes significations. Les différentes significations émergentes de cette mise en contextes donnent le sens final : ville attrayante ou ville repoussante.

Les communications différentes de la ville pour les différents acteurs

On sait très bien que la communication que fait la ville, dans sa totalité, dépend de l’acteur social particulier qui est en interaction avec elle. Le contexte des « enjeux » de chaque acteur intervient pour transformer la situation de référence qui va faire prendre une signification à tel ou tel élément constitutif de la ville.

Pour des retraités, telle ou telle ville apparaîtra attirante. Elle enverra un « message » du genre : « venez prendre votre retraite chez nous, vous aurez du soleil et des activités culturelles ». Si un tel message peut être lu, c’est que les retraités de France, par exemple, ont le désir de quitter le froid et les brumes pour trouver du soleil (contexte des enjeux). C’est aussi que ces retraités positionnent les villes les unes par rapport aux autres (contexte spatial géographique). C’est que ces retraités, à travers tous les commentaires faits, au long cours de leur vie, par les médias sur les différentes villes (annonce de festivals, annonce d’événements culturels, découverte des régions, découverte des musées, des restaurants, …), ont construit le contexte du positionnement culturel des villes françaises entre elles. C’est alors par rapport à ce contexte que chaque ville est évaluée. Bien entendu, le « message » dont je parle peut être concrètement dit explicitement sur le site internet de la ville. Il n’empêche que sans aller lire la communication directe de telle ou telle ville sur son site internet, le retraité participera à l’émergence d’une forme de communication globale des villes qui s’adressent à lui.

On a pris l’habitude de parler « d’image » d’une ville pour telle ou telle catégorie d’acteurs (ville dynamique, ville à fort potentiel de développement, ville bassin de main d’œuvre qualifiée, …). Cette manière de raisonner en terme « d’image », délivrant le message global de l’image, empêche réellement de penser les diverses « communications » qui se déroulent entre une ville et les différents sous-groupes de population. Penser les communications de la ville nécessite la mise en œuvre d’une véritable sémiotique situationnelle.

Pour un homme du nord de l’Europe qui arrive dans une ville du sud de la France, une certaine « forme de la ville du sud » s’offre à sa perception sensorielle (éléments du contexte sensoriel) et lui délivre un « message » du type : « tu es ici dans une ville du midi différente des villes du nord ». Un ensemble d’éléments concrets, composants la réalité perceptive est saisi par lui. Cet ensemble rassemble en une « forme » des éléments tels que : la luminosité de l’air, la moiteur ambiante, la température, les couleurs dominantes dans la ville, la forme des arbres, l’architecture des maisons, l’habitus corporel des gens, le nombre, l’état général, la propreté des voitures, la rumeur globale, la propreté des trottoirs, les senteurs dominantes portées par le vent, … Cet assemblage de signaux, réalisé par lui-même, et constitutifs d’une « forme » perçue (Mehler et Dupoux). Cette « forme » est mise en rapport avec la situation-pour-cet acteur et c’est cette mise en rapport, laquelle est une activité de l’acteur et non un fait passif, qui fait émerger les communications reçues. La « forme » construite prend donc un sens en rapport avec les comparaisons que l’acteur social établit avec d’autres « formes » de même genre, construites lors de rencontres avec d’autres villes (contexte composite dit de l’expérience : cadre de l’expérience de Goffman). Dans une telle émergence de sens, on peut dire que de nombreux contextes sont sollicités : le contexte spatial, le contexte temporel, le contexte sensoriel et le contexte culturel (celui des expériences culturelles).


2- « Lire » les parties et quartiers de la ville

Chaque lieu à l’intérieur de la ville a une certaine organisation interne. Il constitue une « forme » spatiale qui « parle » si on la replace :
1°) dans le contexte spatial général de la ville,
2°) dans le contexte culturel partagé par tous les citadins et,
3°) dans les contextes différents des enjeux de chacun de ces acteurs.

La communication du jardin public

Prenons par exemple un jardin public. Ce type de site comporte toujours les éléments suivants : chemins sablés ou goudronnés non rectilignes, pelouses ornées de massifs floraux, bassins, rivière, petit étang, ornés de volatiles aquatiques ; arbustes et grands arbres disposés de la manière la plus esthétique possible, bancs ou sièges à la disposition des promeneurs, panneaux indicateurs concernant exclusivement la flore et la faune du lieu… Ces éléments sont pour nous les éléments significatifs constitutifs du site : « jardin public ». Ils constituent une situation idiomatique standard typique. Leur mise en configuration construit une forme générale qui à l’intérieur de la ville délivre un message du genre : « ici, le citadin peut trouver un espace qui s’oppose à l’espace construit de la cité, qui lui rappelle la nature naturelle, et qui lui permet de trouver du calme ».

Lorsque j’énonce ces significations, je considère le contexte spatial du jardin public : il est entouré de la ville et il s’oppose à cette ville (constructions, rues, bruits, odeurs « non naturelles », voitures, foules…) ; il rappelle la campagne qui est en dehors de cette ville et qui l’entoure (verdure, plantes, arbres, odeurs « de la nature », ruisseaux, oiseaux et autres animaux…). Mais je considère aussi un contexte culturel qui est fait de tout ce que je sais de par mon acculturation sur les espaces verts, les parcs et les jardins des plantes : cela peut comporter, comme le rappelle Stierle (p. 335), des idées très ancrées et transmises notamment par la littérature romantique sur la poésie, la vie saine, l’harmonie, la vie « idyllique » et le « jardin du paradis ».
Les communications dans la ville.  Approche par la sémiotique situationnelle.

3- Lire les conduites des citadins dans la ville

Pourquoi peut-on valider expérimentalement la dernière partie de la communication faite au citadin par le jardin public ? Parce que l’on peut remarquer une conduite collective tout à fait spécifique du promeneur tout venant en jardin public. Lorsque certains acteurs sociaux transgressent les normes culturelles des conduites normales en ce lieu, ils sont rappelés à l’ordre par ces promeneurs ou par les gardiens des lieux. Une bande de collégiens trop bruyants, par exemple, dérangeant les animaux, piétinant trop les pelouses, …, transgresse trop visiblement les normes de respect de la tranquillité et de la préservation du lieu et sera donc rappelé à l’ordre (Elias, Becker). La conduite prend un sens par rapport aux normes culturelles qui sont complètement liées au lieu spécifique de la ville.

Les messages délivrés par les conduites collectives

Ce dernier exemple nous permet de comprendre comment une conduite collective peut délivrer un message dans une ville. En généralisant ce que nous avons vu dans le jardin public, nous pouvons dire que chaque lieu interne à la ville comporte un ensemble de normes définissant les conduites acceptables et non acceptables. Dans ces lieux, toutes les conduites collectives des acteurs sont décodées par les autres acteurs en fonction de ces normes qui sont connues (des problèmes de communication se posent, bien sûr, lorsque les normes ne sont pas connues ou ne sont pas partagées). Le contexte culturel normatif intervient donc pour que les citadins comprennent les différentes conduites se déroulant autour d’eux.

La ville étant composée d’un ensemble de lieux comportant ou les mêmes normes ou des ensembles particuliers de normes, toutes les conduites des uns et des autres seront donc interprétées par rapport à ces normes. La sémiotique situationnelle appliquée à la ville doit donc utiliser une connaissance approfondie des contextes normatifs liée aux différents lieux de la ville pour comprendre les communications que les citadins font aux citadins. Ainsi, en fonction du quartier dans lequel je me trouve, certaines normes générales de civilité sont plus prégnantes et imposent certaines interprétations (école de Chicago). La ville est donc aussi, on le savait, un lieu de mauvaise communication, de non-communication et d’incompréhension (Elias).

Les communications classiques dans la ville

Plaisir et déplaisir de la communication citadine : les communications des autres

Nous avons examiné les conduites collectives des acteurs présents dans la gare. Chacune de leur conduite collective m’envoie donc un « message signifiant ». D’une manière classique, nous savons aussi que chaque présence d’acteur humain dans un lieu de la ville est une communication pour les autres acteurs. Je rappelle ici ces résultats classiques. L’homme dans la ville rassemble un ensemble de signes. On peut dire qu’il est un « complexe de signes ». Il a une activité typique, un âge, il a un habillement, il a des accessoires d’activité (cartable, serviette, valise, chien en laisse,…), il a une allure générale, il a un regard, il peut avoir des accompagnateurs, … Ce « complexe » de signes est une « forme » qui prend un sens pour tout autre acteur dans la ville. On peut dire que les messages envoyés par ces éléments du complexe sont « codés » par les codes sociaux culturels et que les « récepteurs » les décodent avec leurs propres codes.

La sémiotique situationnelle considère le complexe de signes dans son ensemble et le met en relation avec trois contextes constitutifs de la situation de la co-présence des acteurs. Le contexte spatial, le contexte des enjeux et le contexte culturel et normatif. Le contexte spatial (le site particulier de la ville), précise d’abord le contexte normatif qui doit être considéré. Ce contexte spatial précise aussi les enjeux prioritaires que je dois donner aux acteurs en présence. Si je suis au bois de Montmaurt (à Montpellier, un espace vert de détente quasiment réservé aux joggeurs), le cadre de l’expérience (pour parler comme Goffman) appelle un ensemble d’enjeux possibles et de normes spécifiques associées à de tels lieux et définissant des conduites « normales ». Le « complexe de signes » que je construis spontanément et naturellement autour d’un acteur rencontré à partir de son activité typique, de son âge, de son habillement, de ses accessoires d’activité, de son accompagnement, … , est mis en relation avec ces contextes de la situation et il prend des significations. Ce sont aussi ces significations que je « perçois » et, donc, qui me « parlent ». Dans une ville, chacun de ces complexes de signes (les autres) « m’envoie » une « communication ».

La prolifération des communications dans la ville

Ce type de communication est à additionner avec les autres types de communications dont j’ai parlé ci-dessus. La ville est donc un geyser prolifique de communications. Elle communique à tout va. On peut alors soutenir qu’elle participe à un plaisir de communiquer ou à un déplaisir d’être assailli de communications, et cela selon mon état d’esprit. Si je suis en ville pour une activité professionnelle capitale qui me préoccupe, toutes ces communications m’insupportent. Je m’en défends et je me ferme à elles. Dans la quasi totalité des autres cas, toutes ces communications me plaisent. Elles me plaisent car elles me permettent d’abord d’y délivrer ma propre communication narcissique et autistique. Dans la « foule solitaire » (Riesman), je n’ai même pas besoin de savoir si ce que je communique est reçu. En tout état de cause, en étant là, parmi les autres de la foule, je leur communique ce que je veux plus ou moins consciemment leur communiquer sur mon identité et mes cours d’action. D’ailleurs, mes signaux pourront être repérés par certains qui entreront plus avant en « communication » avec moi selon ce qu’ils croient comprendre de ma communication. Ainsi, par exemple, comme nous pouvons le voir si nous ouvrons les yeux, dans un aéroport, le riche voyageur étranger seul et un peu perdu, est repéré par la prostituée de luxe qui va lui proposer ses « services ». On sait combien les escrocs et arnaqueurs de tous poils sont des personnes particulièrement au courant des normes culturelles puisqu’ils s’appuient dessus pour tromper sur leur identité et leurs enjeux relationnels (Bellemare, Wilkin). La ville me joue une véritable symphonie de communications et, « recevoir » cette symphonie, participe certainement du plaisir de se promener en ville.

Le rôle de l’acteur et de sa sub-culture professionnelle

Disposition des éléments, acteurs en activité, événements du paysage urbain me communiquent quantité de messages signifiants. Si je suis un citadin à la campagne et que d’une hauteur je regarde le paysage, beaucoup moins de messages vont me parvenir. Mon enjeu de promeneur et mon inculture campagnarde ne me permettent même pas de distinguer les nombreux éléments qui « parlent » à un vrai paysan faisant de l’élevage et de la polyculture. Mes catégories de perception découpent des macro-signes comme : les arbres, les bosquets, les champs de couleurs différentes, les vallons et les chemins. Ces macro-signes ne me « disent » rien de plus que quelque chose du genre : « nous sommes des éléments naturels composants la beauté reposante de la nature ».

Si je suis un paysan (contexte de ma sub-culture professionnelle) qui veut acheter une propriété dans les environs (contexte de mes enjeux), ce « paysage » n’est déjà plus, pour moi, un paysage. Il est une partie représentative du territoire sur lequel je risque d’exercer ma profession. Les « arbres » ne sont plus seulement des arbres. Ils sont distingués d’abord en une quadruple rangée de peupliers qui m’indique que des arbres de rapports peuvent être plantés à la base des vallons qui recueillent les eaux ; ils sont distingués encore en un champ de pommiers bien entretenus qui doivent bien donner le temps venu, car ici, c’est un pays à pommiers ; ils sont distingués enfin en arbres disséminés dans les prairies qui doivent permettre aux bêtes de se mettre à l’ombre en été. Chacun de ces trois sous ensembles d’arbres me délivre un « message » signifiant reprenant, en quelque sorte, les significations qu’ils ont pour moi. Les significations, comme les messages, « émergent » de la classification des arbres que ma culture professionnelle me permet de faire et d’une mise en relation avec le contexte de mes enjeux. Pour le paysan, toutes les autres catégories générales du « paysage » pour le citadin se promenant, vont ainsi être décomposées en éléments plus précis prenant un sens par rapport au contexte de ses enjeux. Le paysage « parle » peu au citadin, il « parle » énormément au paysan. Ce type d’analyse est classique et connue en sciences humaines. Il met bien en évidence la prééminence du contexte culturel lié au contexte des enjeux des acteurs. Lévi-Strauss (pour ne citer que lui), le signalait il y a un demi-siècle : « Pour décrire les parties constitutives et les propriétés des végétaux, les Hanunoo ont plus de 150 termes, qui connotent les catégories en fonction desquelles ils identifient les plantes et discutent entre eux des caractères qui les distinguent et souvent correspondent à des propriétés significatives tant médicales qu’alimentaires » (cité par Claval, 1995). Comme notre paysan devant le « paysage », l’Hanunoo, devant un échantillon de plantes recevra des « messages » dont les significations seront en rapport avec ses intentions d’utilisation : utilisation pour les soins ou utilisation pour la nourriture.

Pour revenir à la ville et au citadin, on pourrait donc dire que la nature est « reposante » pour le citadin, car elle ne communique presque pas avec lui. Le raisonnement peut être étendu au touriste admirant un paysage inconnu. Son inculture ne lui permettant pas de décomposer la totalité du paysage en sous-éléments signifiants, et sa quête exclusive de l’émotion esthétique le laissent au niveau de la perception d’une « forme » globale du paysage inhabituel et naturel. C’est alors qu’il peut s’exclamer que la nature est belle. Elle lui délivre, en effet, le message qu’il est venu chercher (« regarde comme je suis belle »), justement parce qu’il ne la connaît pas et qu’il la considère dans une « forme globale ». La preuve de ceci est administrée par la comparaison du vécu du natif de la région avec celle du touriste. L’autochtone a une expérience complexe du paysage qui fait que celui-ci se charge de significations en étant décomposé en sites : différenciation des sites, histoires vécues sur ces sites, activités spécifiques liées à ces sites, enjeux personnels et de sa collectivité liés à ces sites, …


4- La communication publicitaire dans la ville

La ville c’est aussi la communication publicitaire qui s’y expose. Les vitrines, les noms des magasins, les enseignes, les panneaux publicitaires, les panneaux indicateurs, me disent très explicitement un certain nombre de choses. Essayons de voir si l’approche par la sémiotique situationnelle permet de compléter les analyses classiques (Mucchielli, 2005).

Considérons les panneaux publicitaires qui jalonnent le parcours que je fais tous les jours pour aller au travail. En voici un qui fait de la publicité pour les sous-vêtements féminins de la marque Aubade. On voit sur l’affiche, les fesses rebondies d’une jeune femme portant une culotte en dentelle. En gros est écrit l’indication : « Leçon n° 12 : sachez lui montrer votre attention ». L’analyse classique peut se développer (attraction de l’œil, intéressement par l’humour, présentation du produit par sa promesse, appel au code de l’intimité, etc). Il est certain que la publicité fait passer le message final commercial : « acheter ce produit pour relancer un certain plaisir», car les statistiques nous prouvent que lors des mois où ce type de publicité est présenté, les ventes des sous-vêtements de la marque augmentent de 60% (en France).

L’approche par la sémiotique situationnelle ne peut se satisfaire de la seule approche classique de la publicité. Dans la première approche, la « situation » qu’il faut considérer n’est plus la situation limitée à l’émetteur (l’affiche) et au récepteur (le passant). Le « cadrage » doit être plus large et englober, au minimum, la ville toute entière. Or, dans une ville, le panneau d’affichage publicitaire ne fonctionne pas tout seul. Il fonctionne dans une signalétique urbaine que certain ont tenté de rapprocher d’une « langue » avec ses codes et sa grammaire. Le panneau d’affichage fonctionne avec tous les écrits et panneaux qui s’adressent visiblement à vous d’une manière « proéminente » (différente de placée sur une façade) : plaques indicatrices du nom des rues (surtout au Québec), panneaux indicateurs des directions, panneaux publicitaires, les enseignes de magasins (pharmacie, poste à essence, buraliste, petit super marché, fleuriste…), les enseignes professionnelles (notaire, distributeur de billet de banque, certains artisans…), panneaux signalétiques d’arrêts de bus, panneaux de circulation (sens interdit, sens unique, limite de vitesse, casse vitesse, sens giratoire…). Sans parler des fameux « feux rouges ». Les panneaux indicateurs portent d’ailleurs des indications variées : indications de direction, indications de lieux internes à la ville, indications de monuments, indications de service public (poste, école, université, CAF, DASS, …).

La géographie de la ville décrite implicitement par tous ces panneaux est tout à fait différente, car bien diversifiée, de celle du fameux « guide bleu » des années 60 analysé par Barthes (1970, p. 123). Dans de tels guides d’autrefois, la ville y était réduite à « une géographie du monde monumental pour la bourgeoisie ». La ville ne s’adresse donc pas qu’à ses « touristes ». Le panneau publicitaire doit donc d’abord être placé dans le contexte de tous ces autres adressages directs.

Le message qu’il adresse au passant prend son sens par rapport aux autres messages envoyés tout d’abord par les panneaux « de circulation ». Comme seulement certains des messages de l’ensemble de la signalétique urbaine, il dit : « je ne vous interdis rien, je ne vous donne aucune consigne, je ne fais que vous signaler quelque chose qui peut vous être utile ». Mais l’utilité du produit qu’il propose n’est pas de la même nature que l’utilité pour l’automobiliste ou le passant du fait de trouver son chemin (panneaux indicateurs de lieux) ou de trouver le service qu’il recherche dans la ville (panneaux indicateurs de services).

Le panneau publicitaire envoie aussi un « message » supplémentaire. Il « dit » : « je vous propose quelque chose qui n’est pas lié directement à votre circulation actuelle en ville. Je vous propose un produit ou un service que vous pourrez vous procurer par ailleurs, dans des conditions particulières » (contexte culturel et enjeu de consommation).

Le panneau publicitaire envoie encore un autre message. Il est reconnu comme faisant une « communication publicitaire », type de communication que tous les citadins connaissent et qui a des prétentions esthétiques (contexte culturel). Le panneau publicitaire « dit » : « pour vous divertir sur votre parcours et vous rappeler d’une manière non conventionnelle tout ce que vous pouvez faire et acheter, je vous délivre un « message » dit publicitaire pour vous faire consommer ceci (événement ou produit) ».

L’approche de la signification et de la communication proposée par la sémiotique situationnelle est plus rapide, efficace et compréhensible qu’une approche qui tente de reconstruire un langage des signes pour faire l’analogie de la signalétique urbaine avec une langue.


5- Les « objets » de la cognition distribuée et la communication dans la ville

Le cas exemplaire classique illustrant l’approche de la cognition distribuée est le cas de la boîte aux lettres (Quéré). En France, lorsque je vois, accroché à un mur de la ville, une boîte aux lettres jaune, cet « objet » m’apparaît avec de la « connaissance incorporée » en lui. Je sais, par exemple, qu’il sert à recueillir les lettres à envoyer. Je sais qu’il est un des premiers maillons d’un système de transport et de distribution de ce type de courrier. Je sais que les lettres mises sont « relevées » régulièrement, etc. Si j’ai une lettre à mettre à la poste, lorsque je passe devant la boîte aux lettres, celle-ci m’envoie une proposition d’interaction (une « affordance ») : la proposition de glisser ma lettre dans sa fente (Schuman). Ainsi, la boîte aux lettres n’est pas un objet passif de mon environnement. Lorsque je suis dans un cours d’action, j’appuie mon raisonnement me permettant de poursuivre mon action sur ce type d’objet car, ces objets me proposent des éléments de raisonnement. On le voit bien avec cet exemple concret si je suis dans la rue avec le projet de mettre une lettre à la poste.

Dans l’optique de la sémiotique situationnelle on peut dire que la cognition distribuée donne aux objets les significations qu’ils prennent lorsqu’ils sont mis dans le contexte culturel de la situation pour l’acteur.

Dans la ville, un « trottoir », est un objet qui incorpore en lui des prémisses cognitives du type : « est, en principe, destiné exclusivement aux piétons » ; « est fait pour que les piétons marchent dessus » ; « sert à encadrer la chaussée », « sur les axes des parcours urbains, distingue une partie réservée aux véhicules et une partie réservée aux piétons » ; « met les piétons légèrement à l’abri des véhicules, car il est normalement sur-élevé » ; « peut servir aux cyclistes » ; « peut servir à garer des voitures en cas exceptionnel » ; « peut être encadré par des « bornes » empêchant strictement les véhicules d’y accéder » ; « peut être plus ou moins large, mais rarement aussi large que la chaussée»… Ces prémisses sont bien du « savoir » que, tout un chacun, nous avons sur l’objet en question. Lorsque je me déplace dans la ville, la programmation de mes déplacements se fait en raisonnant avec ces prémisses que me proposent les trottoirs. C’est en ce sens que la cognition distribuée postule que je ne décide pas de mes conduites uniquement à travers un débat interne à mon psychisme. Je raisonne en m’appuyant sur les objets du monde, car ces objets me proposent, sans arrêt, cette « connaissance » dont je dois tenir compte. Bien sûr, cette connaissance, je la possède en moi, mais ce qui est intéressant, dans l’action quotidienne, c’est que ces objets m’interpellent et m’obligent donc à tenir compte de ce savoir.

Le « savoir » incorporé dans les objets de la cognition distribuée est un savoir éminemment culturel. Je n’ai pas accès à ce savoir si je ne suis pas profondément acculturé citadin occidental. On peut considérer qu’il revient au même de dire que ces objets prennent des significations en rapport avec le contexte culturel construit par l’acteur. En effet, les prémisses précédentes, incorporées dans le « trottoir », peuvent toutes être reformulées sous forme de significations. En faisant un pas de plus, nous pouvons dire que le « trottoir », « communique » à chaque tout venant (piéton, automobiliste, cycliste…), circulant dans la ville, à peu près les significations que nous venons d’exposer. Un « trottoir » dit à un piéton : « je suis conçu pour que tu marches à cet endroit », « en principe je te protège des véhicules qui n’ont pas le droit de venir ici »… Il y a donc une grande parenté entre « cognition incorporée », «signification culturelle de l’objet » et « communication implicite faite par un objet de la ville à un acteur acculturé ».


6- Conclusion : intérêt et limite de la « sémiotique situationnelle »

Les différents niveaux de lecture

Dans l’approche sémiotique situationnelle que je propose, il y a donc plusieurs niveaux de « lecture contextuelle ».

Au macro-niveau, on considère la ville tout entière organisée dans une forme spatiale structurée comme délivrant un message à tous les acteurs sociaux. Le contexte de lecture est plutôt géographique (on compare dans l’espace) et historique (on fait appel à la notion de développement urbain).

Au méso-niveau, on considère des sites spécialisés de la ville comme délivrant des messages signifiants à leurs différents utilisateurs. Ainsi fonctionnent la gare ou le jardin public à l’intérieur de l’espace ville servant de contexte général pour des acteurs sociaux connaissant les règles du jeu et ayant donc des projets d’activité adaptés aux lieux. Les contextes de lecture sont 1°) spatial (le site dans la ville) et 2°) culturel (les normes attachées à chaque site).

Au micro-niveau, on considère les conduites collectives des acteurs sociaux dans les sites spécialisés de la ville. Comme ces sites sont des espaces normés, les conduites prennent essentiellement une signification par rapport à ce contexte culturel implicite partagé par tous. Les contextes de lecture sont 1°) normatif (les normes attachées au site) et 2°) lié aux enjeux prioritaires des acteurs (les types d’activités poursuivies en de tels sites).

La sémiotique situationnelle découpe des situations à différents niveaux. Selon les niveaux elle utilise différents contextes de référence pour donner des significations aux faits observés. Ces contextes sont : le contexte spatial, le contexte historique, le contexte des enjeux des acteurs et le contexte des normes culturelles.

Les catégories de significations

En ce qui concerne la définition des significations attachées à un phénomène, nous avons mis en évidence des « niveaux » d’apparition de ces significations et nous avons mis aussi en évidence l’importance du contexte socio-culturel que l’analyste est capable de mobiliser (cas du citadin devant un paysage rural). Ceci nous incite à évoquer des questions classiques concernant « l’analyse qualitative ». On sait que, dans toute analyse qualitative il y a une étape nécessaire amenant le chercheur à créer des catégories signifiantes. Toutes les méthodes et tous les spécialistes en conviennent (Mucchielli, 2006).

Les recherches de significations des phénomènes urbains à travers des mises en situation que nous avons faites ci-dessus, nous montrent que, face à un phénomène, les significations que nous allons lui trouver dépendent de la situation de référence prise par l’analyste pour les analyser. Ces situations de référence peuvent être variées de par leur ampleur ou leur restriction et les significations trouvées au même phénomène peuvent être variées elles aussi. En fait, beaucoup de chercheurs se disputent sur les significations trouvées, alors qu’ils n’ont pas pris la même situation de référence pour chercher les catégories signifiantes. On peut penser que le « niveau » de la situation de référence est essentiellement défini par le problème que le chercheur veut aborder.

On retrouverait là ce qui a été étudié d’une manière approfondie par la systémique qualitative des relations à travers le phénomène du « cadrage » de l’enquête (Mucchielli, 2004). Ce serait le chercheur, qui par son « enjeu » de recherche, définirait la situation de contextualisation par rapport à laquelle les significations intéressantes pour lui vont émerger. On retrouve le même problème dans les analyses de textes. On peut analyser les textes par rapport à leurs conditions de production, ou bien, on peut analyser les textes par rapport à leurs contenus mêmes. L’analyse métaphorique des expressions est un exemple classique d’analyse globalisante externalisante, s’opposant aux analyses de contenu internalisantes (Mucchielli, 1994).

Nous avons vu l’importance du contexte socio-culturel que l’analyste est capable de mobiliser. Ce contexte, selon sa richesse, permet de faire émerger plus ou moins de significations. Ces significations sont d’ailleurs liées aux phénomènes qui peuvent être « perçus ». Percevoir, à ce niveau, c’est déjà pouvoir donner du sens. La psychologie de la forme énonçait ce principe dès les années 30 (Ledrut). Ce contexte socio-culturel est aussi éminemment présent dans l’approche de la cognition distribuée. Si Usbek le persan de Montesquieu (1721) se retrouvait, de nos jours, devant une boîte aux lettres jaune accrochée à un mur de notre ville, y trouverait-il les savoirs que nous y trouvons nous-mêmes ? Certainement pas. Affordances et cognition distribuée dans les « objets » sont des interprétations culturelles. Elles ont de la validité uniquement parce qu’elles sont culturellement partagées à un moment partagé.

Pour les deux problèmes que nous venons de rappeler, nous voyons que « l’équation personnelle du chercheur » est capitale (Paillé et Mucchielli, 2004). Cette équation personnelle étant liée à toute la culture scientifique et sociale du chercheur ainsi qu’à ses enjeux intellectuels. La place et le rôle du chercheur sont tout à fait importants, en analyse qualitative, comme en sémiologie situationnelle.

La « communication généralisée »

La sémiotique situationnelle nous amène à considérer que dans une ville les phénomènes de communication sont partout. L’agencement des sites communique, les parties des sites communiquent, toutes les conduites collectives communiquent, tout assemblage de signes au sens classique communique… Examinée à travers notre approche, en tant que construit caractéristique de l’activité expressive des hommes, la ville est essentiellement constituée de phénomènes de communication.

C’est cette sémiotique, qui, par sa volonté de voir des phénomènes de communication, transforme tous les éléments de la ville en communication. On ne peut pas dire que la ville est communications, la ville peut être considérée comme communications. Cette lecture retrouve, bien entendu, de nombreuses analyses déjà faites par les historiens de la ville, les géographes et les sociologues (Toynbee, Munford, l’école de Chicago, Chombart de Lauwe, Braudel, Rougerie, Chaline, Ledrut, Claval…). Ceci est déjà un confort intellectuel.

La question nouvelle sur laquelle nous débouchons est désormais de savoir si la « sémiotique situationnelle » est une méthode qui peut rendre service aux autres disciplines des sciences humaines et si, par ailleurs, elle permet d’aller plus loin dans l’étude des phénomènes de communication dans les villes. Quels sont ses apports si on l’applique à la violence urbaine, à la dégradation de la civilité, aux programmes de resocialisation… ? Qu’est-ce qu’elle permet de mieux comprendre et de mieux faire ?

Il est bien évident que ce que nous considérons habituellement comme des communications volontaires dans la ville, communique aussi : une enseigne communique, une devanture de magasin ou d’immeuble communique, un panneau publicitaire communique… Nous n’avons pas systématiquement pris en compte ces phénomènes de communication très évidents. Nous nous sommes concentrés sur des phénomènes moins évidents de communication, phénomènes que nous proposons d’appeler : « phénomènes de communication généralisée ». Ainsi la « communication généralisée » que la sémiotique situationnelle peut étudier, concerne tous les phénomènes qui, mis dans un contexte (ou un ensemble de contextes), choisi pour être spontanément sollicité par les acteurs, vont nous délivrer un « message signifiant ».

La proximité avec la sociologie compréhensive

L’approche par la sémiotique situationnelle reprend de nombreux points de la sociologie compréhensive et phénoménologique (Berger et Luckman). Elle montre comment les objets et événements du monde prennent un sens pour les acteurs sociaux. Elle va plus loin dans cette direction en explicitant mieux les phénomènes de « contextualisation » qui mènent à la prise de sens. Elle parle donc du « constructionnisme » naturel des acteurs sociaux, c’est-à-dire des processus interprétatifs qui font que les choses du monde prennent un sens pour tout homme aux prises avec ce monde. Elle postule que les éléments du monde prennent un sens « en situation » et que cette situation de référence, nécessaire pour l’émergence du sens (l’interactionnisme symbolique, Gonseth), est une situation construite par chaque acteur. Tout ces postulats sont partagés par tout ceux qui adhèrent au courant de la sociologie interprétative. Discuter de ces prises de position revient à contester l’épistémologie même de ce courant de pensée très fortement établi.

Pour mieux appréhender la situation de référence à l’origine de la genèse du sens, la sémiotique situationnelle considère que la situation-pour-l‘acteur est composée d’une série de « contextes » : spatial, historique ou temporel, culturel ou normatif, des enjeux, des relations, des positionnements respectifs… Trouver les sens d’un objet ou d’un événement dans la situation, c’est alors rechercher l’accumulation des significations que cet objet ou cet événement prend en regard de chacun de ces contextes. La démarche se veut méthodique et analytique. Elle décompose ce que tous les chercheurs en sciences humaines font globalement (voir les historiens, les sociologues et les géographes cités), en une succession d’opérations. Beaucoup ne se feront jamais à une telle méthodologie d’analyse du sens (elle fait « scolaire »). Ils préfèrent les analyses intuitives globales, car, pour eux, l’analyse du sens des phénomènes relève de la culture personnelle et de l’art de savoir faire ce type d’exercice intellectuel. Là-dessus, il n’y a pas beaucoup de discussion possible. Je dirais que l’approche du sens par la sémiotique situationnelle est pédagogiquement utile. Elle permet de montrer aux étudiants et aux jeunes chercheurs comment il faut s’y prendre pour arriver à analyser les phénomènes de sens.

Le passage des significations à la communication

Une dernière critique pourrait être faite à la sémiotique situationnelle appliquée aux phénomènes de communication. La sémiotique situationnelle permet donc de trouver les significations que les acteurs sociaux donnent aux objets et aux événements. Chaque fois qu’une signification est donnée à quelque chose, n’y a-t-il pas un abus de langage à dire que c’est comme si cette chose nous communiquait la signification en question ? On a vu que la cognition distribuée est assez proche de cette conception. Pour elle, les « objets » du monde sont remplis de connaissances culturelles et nous proposent des « affordances » liées à cette cognition interne des objets. Ces « affordances » sont des propositions d’interactions intimement liées aux significations incorporées dans l’objet (Quéré, Schuman). La vraie question n’est pas de savoir si cela se passe réellement ainsi (car on ne peut le savoir). La vraie question est de savoir si cela peut être heuristique, si cela peut mener à de nouvelles compréhensions et à de nouvelles découvertes (position constructiviste sur la science). Sur ce point, j’ai plutôt l’impression que la réponse sera positive surtout pour les sciences de l’information et de la communication. Voir le monde comme un « monde de communications », dans lequel tout devient « communication », est peut-être intéressant. Ceux qui adhèrent à ce raisonnement devraient donc développer des applications nouvelles de la sémiotique situationnelle à tous les phénomènes d’information et de communication. C’est l’intérêt des applications qui décidera le l’utilité de la démarche.


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Alex Mucchielli