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La situation problème comme référentiel de base dans l’analyse sémiotique-situationnelle
I- INTRODUCTION
Dans le texte sur « les origines psychosociologiques des mentalités et des motivations », nous avons rappelé tout ce qui concerne la conception « classique » de la genèse des motivations. Les motivations sont issues des expériences affectives de l’enfance et des situations culturelles répétitives. Expériences affectives et situations culturelles façonnent les manières de ressentir et donc les aspirations des gens. A cette façon de voir nous allons opposer ici une conception issue des derniers travaux des sciences humaines. Nous allons parler de la « situation-pour-un-acteur » et des processus d’émergence des « significations ». Les idées que nous allons présenter sont issues de la philosophie (la phénoménologie) et de la sociologie compréhensive (la cognition distribuée). Ils renouvellent largement la compréhension des phénomènes de motivation. La source de la motivation, ce n’est plus quelque chose qui « sort » du psychisme pour rendre attractif un « objet » de l’environnement ; la source de la motivation, c’est l’émergence de significations positives, attachées à certains objets de l’environnement parce que ceux-ci prennent une place particulière dans la situation elle-même et le projet d’activité de l’acteur. II- ORIGINE DE LA NOTION DE « SITUATION-PROBLÈME » Cette notion de « situation-problème » est issue de la philosophie existentielle qui considère que l’Homme est « jeté » au monde, et doit faire face aux divers problèmes qui ne peuvent pas ne pas surgir. Une situation ne peut pas ne pas contenir de problèmes pour les acteurs qui y sont immergés. Ils doivent définir leur être ensemble (la vivre) et ce qu’ils vont faire. Ils doivent donc la définir d’un commun accord ou constater leur désaccord, ils doivent la faire évoluer ou la faire perdurer. De nombreux sociologues comme Thomas, ont montré qu’une situation n’avait rien d’objectif, qu’elle était définie par et pour un acteur. La situation dépend d’abord d’un « ordre social », c’est-à-dire des normes sociales partagées ; mais elle dépend aussi de l’histoire personnelle de l’individu, de ses interprétations privées. Il y a toujours rivalité entre ces deux définitions de la situation présentes pour le même individu. Dans de nombreux cas, dit encore Thomas, et surtout en ce qui concerne les déviants, bien entendu, ce sont les facteurs personnels qui sont les plus importants pour la définition de la situation vécue par l’acteur. Thomas a donné, en 1928, un exemple célèbre de ce qu’il faut entendre par « définition de la situation » : « Très souvent il y a une grande différence entre la situation telle que les autres la voient et la situation telle qu’elle semble être à un individu... par exemple, un homme avait tué plusieurs personnes qui avaient la malheureuse habitude de se parler à elles-mêmes dans la rue En se fondant sur le mouvement de leurs lèvres, il s’imagina qu’elles l’insultaient et se comporta comme si c’était vrai. Si les hommes définissent leurs situations comme réelles, elles sont réelles dans leur conséquences ». Les différents types de « situation pour un acteur » Goffman, un autre sociologue, a développé l’idée de problèmes de types différents liés à une situation. Pour Goffman, on trouve, dans la vie quotidienne, des « situations tranquilles » et des « situations fatales ». Dans les situations tranquilles les acteurs peuvent organiser leurs activités « en confiance » ou en toute sécurité. Ils maîtrisent les circonstances et les risques, ils savent se comporter et sont au clair sur ce qu’ils cherchent comme sur ce qu’ils peuvent obtenir. Les éléments et les acteurs de la situation sont prévisibles et essentiellement régis par des routines d’évolution. On retrouve là, la notion de situation idiomatique standard de l’écologie culturelle (Hall). A l’inverse, pour Goffman, la « situation fatale » est une situation à problème. L’acteur n’en maîtrise pas toutes les circonstances et le cours des choses est imprévisible. L’acteur essaie de la faire évoluer dans un sens favorable pour lui en tentant des « coups » qu’il ne maîtrise pas forcément. Il improvise ensuite en fonction de l’évolution de cette situation, compte tenu de ses enjeux. La « situation fatale » est donc insécurisante. Nous pouvons faire de toute situation une situation dans laquelle il y a une part de connu et une part d’inconnu. L’acteur est alors aux prises avec des choses certaines et des choses incertaines et il expérimente des stratégies d’activités (langagières, corporelles et de conduite). Cette « expérimentation » est faite en fonction d’une « enquête » permanente menée sur la situation, sur ses composants et sur les enjeux. « L’enquête » faite par l’acteur est une activité d’évaluation permanente de la situation-problème. A chaque instant de l’évolution de la situation au sens large, « l’enquête » débouche sur la définition d’une autre situation-problème, pertinente pour le sujet, à ce moment. Dans l’enquête qui est réalisée, il faut aussi faire intervenir la perspective temporelle qui ne peut être absente des stratégies d’activités. En effet, l’acteur, en même temps qu’il définit la situation-problème pour lui à ce moment, définit des situations-problèmes potentiellement en voie d’advenir, compte tenu des activités qu’il compte avoir. Les définitions sociales des situations De très nombreuses problématiques situationnelles sont définies socialement à travers le grand nombre de « situations idiomatiques standards » qu’offre une culture. L’acteur, la situation-pour-lui et son problème, sont les deux faces d’un même système d’activités. Sa biographie, les enjeux présents, le cours d’activité de l’acteur,..., participent, avec d’autres éléments, à la construction de la situation problématique pour lui et, inversement, l’émergence d’éléments pertinents dans la situation pour lui, reconfigure la situation et le problème et affecte l’acteur, ses intentions, son cours d’action,... Pour reconstruire cette vision individuelle de la situation-problème pour un acteur, on s’appuie sur l’observation de ses actions, le recueil des dires de l’acteur et de témoins ainsi que sur des entretiens. Ces « données » ne sont pas prises au pied de la lettre. Elles suscitent un travail d’analyse qui aboutira à la formulation de la définition de la situation pour l’acteur. Il s’agit là d’un travail d’induction qu’il faut faire à partir des observations pour arriver à formuler des éléments pertinents de la situation pour l’acteur. La formalisation de la vision individuelle de la situation par l’acteur explicite donc les éléments pertinents contenus, pour lui, dans la situation. La « situation-problème-pour-l’acteur » est rarement si spécifique et individuelle qu’elle ne puisse être partagée, dans ses grandes lignes, par d’autres acteurs. Une situation-problème-pour-un-acteur, en général, possède des éléments qui peuvent entrer dans la définition de la situation pour d’autres acteurs qui participent à l’action collective. Les éléments constitutifs de cette trame situationnelle partagée ont toujours été recherchés à travers les analyses menées par les anthropologues ou les sociologues. Ceux-ci ont en effet, toujours postulés, avec juste raison, que la participation à la nature humaine et à des cultures humaines façonnait, chez les acteurs sociaux, des aptitudes à ressentir et à définir d’une même manière les constituants de base d’un certain nombre de situations repérées comme récurrentes ou fondamentales et toujours largement partagées. L’école de Chicago a montré que la situation « n’est pas constituée par l’ensemble des conditions objectives d’un environnement, mais par ces seuls éléments du monde qui, pour des gens agissant ici et maintenant, sont pertinents. Elle résulte d’une sélection pragmatique, fonction de problème à résoudre » (De Queiroz et Ziotkovski, 1994, p. 31). C’est Thomas, qui en 1923 précisera cette vision dans une formule célèbre souvent citée : “quand les hommes considèrent leurs situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences”. Les interactionnistes symboliques soulignent également le caractère émergent et négocié de la définition de la situation. “Ils s’intéressent donc moins aux situations de routine qu’aux situations nouvelles et problématiques (...), ils concentrent leurs analyses sur les définitions différentes que les acteurs différents se font d’une même situation (...), sur les modalités par lesquelles chacun tente d’influencer la définition de l’autre” (ibidem, p. 59). Compte tenu de tout ceci, nous pouvons d’ailleurs dire que le point de vue du “constructivisme communicationnel situationnaliste” présenté dans cet ouvrage se situe largement dans la continuité du courant de l’interactionnisme symbolique. Par ailleurs il y a nécessairement une relation entre la définition individualisée de la situation par un seul sujet et la définition sociale de cette même situation par un ensemble d’acteurs. En effet, dès qu’un sujet envisage les conséquences futures d’une de ses actions, il est obligé de penser ces conséquences en fonction des réactions que pourront avoir les autres acteurs. Le social est ainsi introduit dans l’univers subjectif. Remarquons aussi que ces « conséquences futures » et leurs significations constituent, dans la dimension temporelle de la situation, une sorte d’objet cognitif externe sur lequel l’acteur va appuyer sa décision. La sociologie compréhensive actuelle analyse des séries de situations analogues pour en tirer des « structures de sens » ou « types de situations » pour des acteurs. Par delà l’interprétation singulière d’une situation par chaque acteur, il existe bien des situations définies de la même manière par des groupes d’acteurs sociaux (cf. ci-dessous : situation idiomatique standard). C’est donc fondamentalement à partir de points de vue culturels (qui par définition sont collectifs) que les acteurs sociaux arrivent spontanément, ou à partir de rapides échanges, à définir des situations dans une perspective plus « objective ». Sur ce problème de la définition collective de la situation, nous avons rappelé aussi les apports de l’écologie humaine, vulgarisés par les travaux de E.T. Hall (1976). Les composants personnels de la situation : l’interprétation du monde Les écrivains de tous les temps, dans leur psychologie spontanée, ont souvent illustré l’idée que les hommes conduisent leur vie selon une opinion fictive qu’ils se font d’eux-mêmes et du monde. Des personnages comme Don Quichotte, Tartarin de Tarascon ou madame de Bovary en sont des illustrations. C’est tout d’abord dans la psychologie d’Adler (1919) que l’on peut retrouver la première idée de « construction de la réalité » avec la notion de « réalité fictionnelle » construite par le malade pour se protéger. Pour formuler ce concept, Adler fut influencé par l’ouvrage de Hans Vaihinger : « La philosophie du Comme-Si » parut en 1911. Dans cet ouvrage, ce philosophe montrait le rôle que jouaient les fictions dans la science et clarifiait les différences entre fictions et hypothèses. Ce sont, ensuite, les psychanalystes de la première heure (Freud, Jung, ...) qui avaient repéré des situations fortes de l’enfance (la situation œdipienne, l’ambivalence de l’action à faire, la situation d’infériorité,... ) qui « marquaient » les psychismes. Ce sont, aussi, les psychanalystes de la deuxième génération (K. Horney, E. Fromm, A. Hesnard,...) qui ont repéré des constantes constitutives de toutes les situations de nos sociétés : constantes de compétition, de solitude affective, de défiance inter-personnelle, de culpabilisation,..., constantes situationnelles fabriquant des types de « mentalités névrotiques » (mentalité infantile, insulaire, d’exploiteur, délinquante,...). Ce sont encore les culturalistes des années 30 : Margaret Mead, R. Linton, A. Kardiner,..., qui avaient repéré des « situations typiques » vécues par les différents peuples et qui forgeaient leurs « caractères nationaux », caractères faits de traits psychologiques identitaires forts. Toutes ces études empiriques reposaient donc sur l’idée que la participation permanente aux situations constitutives d’une culture laissait des traces dans le psychisme (cf. le texte sur « les origines psychosociologiques des mentalités et des motivations »). La relation : situation standard vécue-acteur, était établie et largement privilégiée. On a donc toujours recherché, par delà les subjectivités des acteurs, à mettre en lumière des éléments situationnels communément définis et appelés : « invariants situationnels ». Les études contemporaines insistent, à l’inverse de ces études anciennes, sur l’influence de l’acteur sur la situation. Dans la théorie de la cognition distribuée, par exemple, c’est l’acteur, compte tenu de ses enjeux et projets d’action et de ses activités en cours, qui infléchit la définition de la situation en faisant émerger des éléments pertinents qui redéfinissent en permanence cette situation. La psychopathologie phénoménologique a défini le vécu (Erlebnis) du malade. Cette psychopathologie considère que le clinicien doit s’efforcer de comprendre concrètement la manière d’être de son malade, en tant qu’elle est une expérience vécue et un « projet » inséré dans une histoire. Le but du traitement est alors que le malade revive, en communication avec le psychothérapeute, les étapes successives de cette expérience vitale : ce faisant, il y a une « réinterprétation » de l’être au monde qui s’opère. Le malade mental est celui qui est enfermé dans son monde privé et personnel et qui est incapable d’en sortir. Prenons un exemple cité par Binswanger. "Il s'agit d'un médecin. .. il discourait des nuits entières et aussi le jour de façon ininterrompue, ne dormait qu'une heure par nuit. Il avait aussi le sentiment de devoir éduquer les servantes. Il leur tenait des discours durant deux à trois heures sur la bienséance, la bonne conduite, etc....Quand l'une des servantes voulait aller faire la cuisine, il disait que son exposé était bien plus important... Un jour que trente kilos de cerises devaient être mises en conserve, il dit que celles-ci pouvaient bien pourrir mais que les servantes devaient l'écouter, cela seul était important...Depuis cinq jours il a commencé un système de billets qui consistait, la nuit quand il déambulait, à placer partout des billets contenant des ordres comme par exemple : "Ces chaussures doivent être nettoyées, cette nappe doit être changée, ce verre ne doit pas être déplacé..etc..." . Ce malade ne tient absolument pas compte de la définition sociale commune de la situation pour les autres. Il a perdu la possibilité d’y participer. Il vit dans un monde « différent » de celui des autres. Sa décision de faire une conférence ne doit son émergence qu'à la pure présence d'une idée personnelle située en dehors de tout contexte. Les malades, nous rappelle Watzlawick, définissent la situation dans laquelle ils se positionnent à partir de leur propres « prémisses » psychologiques. La « logique interne » de ce type d’acteur intervient donc dans sa définition de la situation, puis dans les réponses qu’il donne à cette situation, sans que cette définition de la situation ait été construite dans un échange avec ses partenaires. Il résiste même à toute élaboration collective de la définition de la situation. La situation est une « forme » globalement perçue Dewey considère que la situation est « un tout contextuel » par lequel nous mettons en configuration des objets et des événements (Dewey, 1993) qui structurent le « champ », sorte d’environnement global, dans lequel se développe une « enquête » faite par l’acteur social. L’enquête est l’élément fondamental de cette organisation de la situation et de sa problématique pour l’acteur. L’enquête est à base d’opérations d’observation et de conceptualisation que nous pourrions rapprocher des processus de contextualisation primaire dont nous parlerons dans la troisième partie (recherche de « formes », cadrage,...). Plus précisément “elle est la transformation contrôlée ou dirigée d’une situation indéterminée en une situation qui est si déterminée en ses distinctions et relations constitutives qu’elle convertit les éléments de la situation originelle en un tout unifié. La situation originelle indéterminée n’est pas seulement « ouverte » à l’enquête parce que ses éléments constitutifs ne tiennent pas ensemble. La situation déterminée d’autre part en tant que fin de l’enquête est une situation, un “univers de l’expérience” fermé et, pour ainsi dire, fini (Dewey, p. 169). La « situation » ainsi déterminée par « l’enquête » est « qualificative » c’est-à-dire qu’elle définit les significations des éléments qui la constituent. Nous interpréterons ceci en disant aussi qu’elle sert de contexte pour ce qui s’y déroule et contribue alors à l’émergence des significations liées aux actions et communications « en train de se faire ». Réfléchissons à ce qui se passe lorsque je suis dans une « gare ». Quels sont les « messages signifiants » que l’homme moyen occidental que je représente, rencontre dans ce lieu ? Si vous pensez à un hall de gare que vous connaissez bien, vous allez pouvoir en dessiner l’organisation spatiale. Vous allez positionner sur votre schéma les tableaux de signalisation d’arrivée et de départ des trains, les bureaux de vente des billets, les appareils de billetterie automatique, les lieux menant aux voies ferrées et aux trains, les espaces de vente de journaux, les espaces de vente de sandwichs et boissons, les espaces d’attente et de repos pour les voyageurs, les cafés et restaurants pour voyageurs, les indications pour sortir de la gare (taxis, bus, métro)…. En fait, toutes les gares européennes proposent au citoyen voyageur un agencement particulier de leurs différents sites internes. Une gare de chemin de fer à l’européenne est une configuration particulière de ces sites. Pour schématiser un peu plus, nous pouvons dire que la gare à l’européenne est une « forme globale » mettant en configuration le système des sites que nous avons listés. Cette forme spatiale typique appartenant à la ville européenne a un sens dans le contexte spatial de la ville : elle dit à tous les passants de la ville : « ici, dans ce lieu spécifique de la cité, tout est organisé pour que le citoyen voyageur puisse se préparer à voyager et prendre le train ». La gare, en tant que site interne et spécifique de la ville européenne, représente bien ce que la sociologie interprétative et le courant culturaliste appellent : une « situation idiomatique standard ». La communication de la « gare » est faite « en général », à tous les acteurs sociaux humains acculturés à l’occidental. Si, dans la rue d’une ville, un passant me demande si je peux lui indiquer où est la gare, sa communication explicite me demande donc de lui indiquer un chemin, mais il m’en dit beaucoup plus, car je suis en droit de conclure sans beaucoup me tromper : « qu’il a quelque chose à faire avec ce qui touche un voyage en train » (accueillir quelqu’un, se renseigner, retirer un billet, prendre lui-même le train (surtout s’il a une valise), acheter un sandwich ou un journal (comme un voyageur), …). Typologie des situations-problèmes fondamentales
Tableau des types des situations-problèmes fondamentales
Chaque situation concrète est composée de plusieurs de ces problématiques canoniques. En effet, chaque siuation concrète combine des modalités d’existence et des enjeux fondamentaux. La situation managériale, par exemple, du point du responsable, est une situation qui rassemble six problématiques. Selon les moments du management, telle ou telle problématique est émergente et se propose avec force au manager.
Tableau des problématiques de la situation de management
III- INTERÊT DE LA NOTION DE « SITUATION-PROBLÈME POUR UN ACTEUR » 1- Définition de la notion de situation-problème pour un acteur La situation et sa problématique pour un acteur représentent la définition qu’un acteur, impliqué d’une manière ou d’une autre dans une situation concrète de la vie, donne de cette situation. Cette interprétation de la situation est aussi liée à la perception d’un problème à résoudre qui tient compte de son orientation d’esprit, de ses activités en cours et de la situation elle-même. Pour le dire autrement, la situation et sa problématique, c’est la configuration d’un ensemble « d’éléments significatifs pertinents », de l’ordre des idées ou matériels, porteuse d’une interrogation pour l’acteur. Cette interrogation émerge à travers des processus d’interprétation divers mis en œuvre par l’acteur qui est engagé dans un cours d’activité. Cet acteur définit ainsi une partie du monde, suffisante pour que ses activités immédiates prennent un sens pour lui, et lui permettent de tenter de résoudre la « problématique » posée par la situation. Le patron réunit ses chefs de service et les chefs projet, ce matin dans une réunion exceptionnelle (non habituelle). Il veut « faire le point sur les projets en cours ». Je suis concerné car je suis chef de projet. Mon chef de service et les autres chefs de service sont présents. Les autres chefs de projet aussi. La situation, pour moi, est composée de ces supérieurs et de mes collègues physiquement présents. Elle est composé aussi de leur mines sérieuses et attentives. De cette atmosphère un peu tendue et assez inhabituelle chez nous. Elle est aussi composé de tous les documents que je connais et qui ont trait aux « projets » de l’entreprise : les notes d’orientation stratégique confidentielles de la direction, les notes de définition des projets, ma lettre de mission en tant que chef projet, tous les documents de mon dossier-projet qui font acte de l’avancée de mon groupe, …. Ces « éléments » de la situation sont ceux qui s’imposent à moi comme étant « pertinents ». De nombreux autres éléments de la situation objective ne sont pas perçus par moi, car ils n’ont pas d’importance. Les éléments perçus ont du sens car ils définissent la situation pour moi au début de la réunion. Une problématique s’impose à moi, en ce début de réunion. Elle se formule ainsi : « qu’est-ce que veut le chef au sujet de ces projets et qui puisse concerner tant de monde ? ». J’ai essayé d’en savoir plus avant la réunion, mais mes collègues sont comme moi, dans l’expectative. Au niveau collectif, la problématique situationnelle est l’ensemble des questions qu’une situation pose à des acteurs immergés dans cette situation et qui en font une certaine lecture, compte tenu des relations entre leur « orientation d’esprit », leurs activités en cours et les éléments pertinents qui se configurent du fait même de leur situation biographique et de la situation donnée-construite. Le « problème à résoudre » peut, bien entendu, comme le sociologue Goffman le signalait, être de définir la situation elle-même. 2- Propriétés de la situation-probléme Une situation-problème est toujours “situation pour un acteur social” et, un acteur social est acteur social pour et dans une situation. Elle sert de contexte à toute activité Toute activité (conduite et communication) d’un « acteur social » (sujet, groupe, organisation,...), se déroule dans une situation qui lui sert naturellement d’environnement. Dans le langage commun, la notion de situation, signale les conditions générales -et le plus souvent matérielles- qui entourent l’action et qui lui servent de décor. Cette situation pose des contraintes et se réfère toujours plus ou moins à des situations « de même genre », situations que connait, de par son expérience, l’acteur. Elle n’a pas de définition objective La situation -dans un sens général- n’existe pas. Elle est toujours « situation et problème principal pour un acteur ». Cela veut dire qu’elle existe, dans une certaine définition des éléments essentiels qui la composent (« éléments significatifs ») et qui donnent la signification pour l’acteur social en question. En effet, la situation, par définition, ne préexiste pas aux processus divers mis en œuvre, dans ses activités, par l’acteur social, pour appréhender, à sa manière et avec sa sensibilité et ses projets, le monde. « La situation-problème-pour-un-acteur » ne peut être définie que par l’acteur, à travers ses activités diverses (processus de perception, d’intuition, de mise en œuvre de connaissances, d’évaluation, de décision,...), et pour ses projets et ses enjeux. La « situation pour l’acteur » est donc un découpage subjectif du monde par l’acteur pour rendre celui-ci significatif pour lui. Elle est composée « d’éléments significatifs pertinents » Un élément significatif pertinent d’une situation-problème est une donnée humaine, idéelle ou matérielle, présente dans une situation et qui, compte tenu des activités en cours, des orientations d’esprit et d’autres éléments significatifs de la situation avec lesquels elle forme une configuration, apparaît, à un ou plusieurs acteurs, avec une signification subjective particulière qui la met en avant et la fait devenir constitutive de la situation vécue, alors que d’autres données, présentes également et dites objectives, de cette même situation, ne sont pas prises en compte dans la définition de la situation parce que n’ayant aucun sens pour ce ou ces acteurs (ils sont « hors de propos »). « L’élément significatif pertinent » n’est donc pas une donnée de la situation, mais une émergence. Il définit, avec les autres éléments significatifs pertinents de la situation, la « problématique de la situation » pour l’acteur. Il est porteur d’une « signification » et il est, d’une certaine manière aussi, cette signification. Il intervient donc dans le raisonnement immédiat de l’acteur en situation et en action pour la poursuite de son activité. Elle est liée aux activités des acteurs La « situation-problème pour l’acteur » est corrélative des activités mentales et physiques de l’acteur dans la situation. La « situation pour l’acteur » prend forme dans le courant de ses activités affectivo-cognitivo-physiques. L’acteur et la « situation pour lui » ne forment qu’une seule entité systémique. Chaque intervention sur l’une ou l’autre des sous parties du système (l’acteur et la situation), entraînant un remaniement de l’ensemble, c’est-à-dire affectant l’autre élément et la dynamique qui relie les deux éléments. Ainsi, par exemple, au cours d’une activité quelconque, un acteur social peut rencontrer des événements extérieurs qui viennent interférer avec la situation-pour-lui dans laquelle il effectue son activité. C’est parce que l’évènement vient interférer avec son activité qu’il est « significatif » et va trouver sa place dans la définition de la « situation-pour-l’acteur ». La nouvelle définition de la situation qui en résulte n’est pas sans affecter l’acteur lui-même dans ses pensées, ses projets et ses activités. Une sorte de « nouvel » acteur émerge donc qui va restructurer ses pensées et ses activités, ce qui va participer à une nouvelle définition de la situation pertinente pour lui. La restructuration du système acteur-situation peut être effectuée aussi à partir de processus intrinsèques à l’acteur social car celui-ci est -par nature- le siège de processus cognitifs, affectifs et conatifs divers (que l’on pense à une organisation évaluant sa concurrence et décidant d’actions de marketing). La « situation-pour-l’acteur » est donc un moment, photographié en instantané, dans un flot de situations qui se déroulent et évoluent dans leurs configurations d’ensemble. Elle contient toujours une problématique principale pour un acteur Chaque situation s’enchassant dans une série de « cadres », a autant de problématiques que de cadrages possibles. Ou la problématique s’impose ou elle est « standard » et les acteurs sont implicitement d’accord sur elle (et donc sur la définition de la situation) ; ou les problématiques sont plurielles et les acteurs doivent d’abord (implicitement ou non) se mettre d’accord sur la problématique qu’ils veulent traiter. Exemple : un comité de direction d’une usine discute des affectations budgétaires de l’année à venir. C’est comme cela que la convocation des membres du C.D., faite par le Directeur, présente et définit la situation de réunion. Mais la séance ne se déroule pas comme prévue. Le débat fait progressivement apparaître à chacun des chefs de service et donc au Directeur, que travailler avec ce budget est suicidaire pour l’usine (nouvelle définition du problème collectif). Dans cette nouvelle situation, les participants définissent un autre problème (un autre cadre), intervenir auprès de la Direction du Groupe pour qu’elle reconsidère le budget alloué. Le cadrage de la problématique englobe : “ Le Groupe” et ne se limite donc plus au “budget de l’usine”. Les participants au C.D. se mettent alors à préparer un argumentaire pour la Direction du Groupe. Nature : Pour cela, les échanges, le dialogue, la méthode dialogique, ..., sont utilisés. La communication est alors un moyen (elle permet d’élaborer d’autres “moyens” : procédures, plans d’actions, outils, ...). Objectif : Dans la poursuite de cette finalité, et pour que cette finalité soit atteinte, la communication doit atteindre un premier objectif : la définition commune de la situation, donc, du problème et de la façon de le poser. Pour cela, les acteurs doivent, implicitement ou non, se mettre d’accord sur le “cadrage” de cette situation. Car la problématique (et tout ce qui en découle) est corrélative de ce cadrage. Problématique et cadrage sont mutuellement dépendants. Dans cet exemple, on peut imaginer que le responsable ne veuille pas sortir du cadre défini de sa réunion. Pour lui, la situation présente est définie par un cadre temporel (les 1 h 30 de réunion), une problématique de travail (les solutions à trouver à un dysfonctionnement analysé) et un cadre normatif et de positionnement (le respect de ses priorités, de sa définition de la situation). Il négociera (ou imposera, ce qui est une façon de négocier), cette définition de la situation et de sa problématique. Il pourra, par exemple, proposer (ou imposer) une autre réunion pour traiter de l’inquiétude de ses collaborateurs. Pour « vendre » (faire accepter) cette façon de faire (la rendre positive, car son refus peut d’abord être perçu négativement), il va arguer de la nécessité pour lui, de se renseigner directement auprès de la Direction Générale et de ne pas lancer une discussion sans avoir de certitudes. Ce faisant, il donne un sens positif à sa conduite : « ce n’est pas que je ne prends pas en compte votre inquiétude, mais que je veux que l’on discute avec toutes les informations nécessaires ». Elle est à la base des phénomènes d’interprétation La situation est le contexte fondamental dans lequel émerge le sens des activités. Pour l’homme, le sens d’un phénomène, émerge d’une mise en relation de ce phénomène (une conduite, une communication, ...), avec la situation dans laquelle il se trouve Le sens naît toujours d’une « mise en relation » et les premiers éléments de cette mise en relation sont naturellement les contextes de la situation dans laquelle se déroule l’échange. Cette proposition est désormais une évidence pour les sciences humaines, tant de nombreuses recherches ont signalé l’importance primordiale de cette contextualisation (mise en relation avec un contexte) dans la genèse du sens des phénomènes. La psychologie de la forme a bien précisé les conditions de la genèse du sens. Quelque chose prend un sens par rapport à ce qui l'entoure et c'est l'esprit qui fait cette mise en relation laquelle fait naître le sens. Dans les exemples classiques de la psychologie de la forme que nous avons vu (les boites vues de dessus et de dessous, le visage/vase, la femme jeune ou vieille, le lapin/canard,...), le sens : « boîte vue par en dessous » ou « par en dessus », surgit de la mise en relation de la totalité des traits composant l'octogone et ses diagonales. De même que les sens « visage » ou « vase » surgissent de la perception de l'ensemble des éléments de la figure. L’élément qui “fait sens”, fait sens dans un système dans lequel il s’insère. Le sens ne peut être donné à un élément isolé. Faire surgir un sens ne peut donc se faire que dans un contexte qui est un certain type de totalité. Par ailleurs, le sens peut être considéré comme immanent à la Forme, c’est-à-dire, directement inscrit dans la totalité qui a été construite par les mises en relation. Le rapport du sens et de la Forme est direct : tout Sens est sens d’une Forme, toute Forme a du Sens. Le Sens ne vient pas après coup à la Forme. La genèse de la Forme est également instauration du Sens (R. Ledrut, 1984). Le Sens surgit donc de la mise en forme du monde par une conscience attentive à ce monde. En effet, s’il n’y a pas attention ou implication du sujet pour qui va exister le sens, ce sens ne peut surgir. Le significatif-pour-quelqu’un, nécessite l’implication de ce sujet. Il faut, en effet, un enjeu psychologique ou social quelconque sinon rien ne sera même “perçu” tellement le phénomène de perception est lié aux intérêts et aux attentes. Non seulement les contextes contribuent à forger la signification des échanges, mais que contextes et significations se construisent à travers les échanges eux-mêmes. Elles ne sont donc pas des « données », mais des « émergences ». Le sens émerge des configurations situationnelles dans lesquelles les activités se déroulent et qui sont co-construites par les acteurs en co-présence. « Il n’est pas un donné préalable, stocké dans une quelconque banque de données commune à tous, d’où on pourrait le sortir à la demande ». La « donnée » ou la « communication en tant que donnée », a peu d’importance en tant que telle. Elle prend un sens par rapport à un acteur particulier : celui qui va à son devant, qui l’intègre comme pertinente par rapport à ses préoccupations et intentions tout en la situant dans des contextes pertinents pour lui. La « même donnée » peut donc prendre différentes significations selon les préoccupations et intentions différentes des acteurs. Un « moteur fonctionnant avec très peu de carburant » signifie « opportunité marketing formidable » pour un constructeur automobile qui s’efforcera d’en acheter en priorité le brevet et signifie « risque de chute brutale des recettes » pour les pays producteurs de pétrole. Dans cet exemple, on voit que l’on prend successivement plusieurs contextes. Un premier contexte élaboré autour d’un constructeur automobile, un deuxième contexte constitué des producteurs de pétrole. Ces contextes sont disjoints et réduits à des contextes identitaires pour les besoins de la démonstration. On parle successivement du sens pour le premier acteur et du sens pour le second acteur. Si l’on replace « la donnée » dans le contexte global complexe de sa première parution (car il faut aussi fixer le contexte temporel), alors un sens complexe fait de la superposition des sens contextuels surgit : invention porteuse de polémiques voire de conflits qui va être un enjeu de diffusion ou de neutralisation pour les différents acteurs concernés. L’information en tant que sens de quelque chose (un discours, un texte, une image, une conduite...), portée par quelque chose (un discours, un texte, une image, une conduite...), n’existe donc que par sa contextualisation pour des acteurs. L’approche situationnaliste de la communication propose de faire porter l’attention, non pas sur l’information elle-même (son contenu, sa forme,...) et ses réseaux de diffusions (les supports matériels de sa diffusion), mais sur les opérations communicationnelles qui ont mené à cette prise de sens. Dans la conception situationnaliste présentée ici, un phénomène de communication est conçu comme partie prenante d’un vaste système, composé de sous-systèmes, que des « processus » font varier, pour amener une variation de l’ensemble et ainsi retentir sur la « résultante », c’est-à-dire, en l’occurrence, sur le sens final des phénomènes de communication. En conclusion nous pouvons dire que le sens naît donc toujours d’une confrontation de la « communication » à des éléments contextuels. Il est toujours issu d’une « contextualisation » de quelque chose par quelque chose d’autre. L’interprétation trouve ses multiples racines dans les processus de contextualisations différentes. La mise en contexte peut se faire de multiples façons, les contextualisations peuvent être plurielles, la situation de référence être différente pour les acteurs et, de ce fait, les significations aussi. Le « sens partagé » ne sera donc pas évident immédiatement et il faudra le découvrir par et à travers des échanges qui sont souvent, alors, des métacommunications. Les composants de la situation comme aide à l’action Cet élément est donc signifiant, pour l’acteur, dans la situation d’activité dans laquelle il se trouve. Cet élément, à travers sa signification, offre à l’acteur des potentialités d’interactions et un certain nombre de connaissances incorporées qu’il peut activer et sur lesquelles il peut s’appuyer pour agir (comme dans l’action située). Les éléments significatifs se retrouvent d’ailleurs dans tous les « contextes constitutifs d’une situation ». Il y a donc des éléments significatifs qui sont des enjeux, d’autres qui sont des normes, des positionnements ou des relations qualifiées. Un « élément significatif » d’une situation s’offre comme matériau de base au travail de la communication (Zarifian, 1996, p. 137). La communication généralisée de tel ou tel acteur, va s’appuyer sur tels ou tels “éléments pertinents” partagés pour le modifier, le mettre en avant ou le faire disparaître et ainsi modifier tel ou tel contexte de la situation et, par conséquent, modifier la situation toute entière. Les « potentialités à créer du sens », signalées par Zarifian qui n’en précise pas l’origine, viennent très exactement de là. Les éléments significatifs d’une situation sont donc des objets matériels mais ils peuvent être aussi des éléments intellectuels (des habitudes de penser, des règles) et aussi encore des ensembles typiques d’actions (des pratiques, des usages, ...) (Descombes, 1996). Il existe par ailleurs, tout un système de relations entre ces différents éléments. Ainsi une urne (objet matériel), renvoie à l’habitude culturelle de débattre et de trancher démocratiquement (une norme) et aux institutions qui réifient cette norme (les institutions de la République). Les finalités de l’action en situation Dans une telle situation-problème, les conduites expressives ont alors plusieurs finalités : participer à la construction d’une nouvelle définition de la situation, se positionner, exprimer des enjeux, valider ou invalider des normes sociales, ..., et elle sert aussi, et à travers les interventions précédentes, à permettre aux acteurs de résoudre la problématique situationnelle, dès que celle-ci est communément appréciée. Dans cette conception, la communication, les différentes formes d’activités (parole, attitude, conduite, ensemble de conduites, enchaînements divers,...), mises en oeuvre par un acteur social (individu, groupe, institution,...), sont à concevoir comme des éléments de solution que l’acteur tente de mettre en œuvre face au(x) problème(s) qui constitue(nt) pour lui la trame de la situation dans laquelle il se trouve. Les constituants de la décision d’action Par ailleurs, la sociologie moderne du courant de la « cognition distribuée », a montré que la « conduite en situation » n’est pas le résultat exclusif d’une délibération intrapsychique (à l’intérieur de la tête) ou le résultat de la mise en oeuvre d’un programme d’actions pré-cablé et lié à des valeurs et à des normes incorporées dans l’acteur. La conduite en situation s’appuie, certes, sur des éléments intra-psychiques de connaissances de la situation dans laquelle l’acteur se trouve (cadre de référence culturel standard), mais elle s’appuie aussi sur des éléments normatifs présents dans la situation et dont l’acteur ne peut pas ne pas tenir compte (règles sociales, en particulier). Elle s’appuie encore sur des éléments dits « éléments-significatifs » de la situation. Ces éléments significatifs, constitutifs de la situation-pour-l’acteur, lui proposent de réaliser avec eux des activités possibles, alors que d’autres sont impossibles. De même, l’analyse plus ou moins intuitive ou rationnelle de la situation pour l’acteur, s’appuie sur les idées qu’il se fait des autres acteurs, de leurs intentions perceptibles à travers leurs actions en cours, de leurs enjeux et de leurs réactions possibles, sur les idées qu’il se fait des situations qu’ils construisent à partir de la « situation » soi-disant partagée et sur d’autres éléments qui apparaissent comme constitutifs de la problématique de la situation. Les constituants de la décision sont donc largement répartis dans la situation. Considérons de nouveau la situation prise comme exemple plus haut : la situation de réunion inhabituelle, par le patron, des chefs de service et de tous les chefs projet. Pour un certains nombre de raisons stratégiques explicitées, le patron vient d’exposer sa décision de réduire de moitié les groupes projets pour libérer de l’activité à mettre au service d’une opération urgente d’envergure. Les projets qui vont tomber sont ceux qui sont à plus de six mois d’aboutir. Lorsque je vais prendre la parole dans le tour de table pour dire si je pense que l’on doit abandonner mon projet ou le poursuivre ma décision concernant les arguments que je vais présenter devra tenir compte des réactions de mon chef de service aux propositions que feront les deux collègues de mon propre service qui auront parlé avant moi. C’est en partie sur ces éléments qui vont apparaître dans le débat que ce qui est important pour moi de choisir va émerger avec plus ou moins d’évidence, compte tenu de mon choix de faire tout ce qu’il faut pour aider mon chef de service dans son positionnement interne. Définir une situation, c’est choisir dans un environnement les éléments pertinents pour traiter cette situation. Celle-ci a donc bien un problème principal. La définition de la situation se fait d’ailleurs en fonction du problème à traiter. Si, sur un chantier du bâtiment, le contremaître demande à un apprenti maçon d’aller chercher une bière pour le casse-croûte, les éléments pertinents de la situation - pour-ce problème- sont l’endroit où il peut trouver de la bière au plus près, si le point de vente est ouvert, s’il doit y aller à pied ou en voiture ... La question de savoir quel est l’architecte de la maison, si elle sera finie dans les délais, ... n’a pas de sens dans cette situation définie de son point de vue présent. Ces derniers éléments n’entrant pas dans la définition de la situation. Dans une situation, l’acteur, être biographiquement informé, est dans un « cours d’action » qui oriente sa perception de la situation, laquelle se remodèle sans arrêt tout au long de ses activités. Le « problème » qui se pose à l’acteur vient de la finalité de ses activités et des propositions d’interactions et des significations d’usage aussi que lui proposent les éléments pertinents de la situation qui surgissent tout au long de ses tentatives de résolution de la situation. Il y a une récursivité existant entre la définition de la situation par l’acteur (et donc les propositions d’interaction rencontrées venant des « éléments pertinents ») et les activités en situation de l’acteur. Caractère auto-régulé de l’activité en situation « L’activité en situation » d’un acteur est aussi influencée par l’activité même qu’il est en train de mener. C’est dans ce cours d’activité (action ou communication) que la situation se transforme sans cesse, lui offrant des émergences de nouveaux éléments qui apparaissent avec leur « cognition incorporée » et leurs « affordances » (ou propositions d’interactions ou significations dans le cours d’action). « L’activité en situation » est une sorte de fiction, car elle est la photographie, à un moment donné, de l’activité en cours, d’un acteur en situation. Mais rien ne reste figé : la situation est transformée par l’activité de l’acteur, cette transformation modifie en boucle les potentialités qui s’offrent à lui et donc les décisions d’actions à effectuer face à une problématique situationnelle elle aussi évolutive. Les neurophysiologistes, qui ont toujours pensé que l’activité étaient « déterminée » par la perception, commencent à comprendre que l’activité est essentiellement le résultat des intentions et des activités qui vont avec ces intentions. Ces deux éléments participant à la construction d’une situation-pour-l’acteur. « Le cerveau, dit Berthoz, est un simulateur d’action, un émulateur de réalité » (Berthoz, 2004). La transformation de la situation par la communication L’activité (conduites ou communications) d’un acteur est, en grande partie, un processus qui vise à transformer divers éléments pertinents constitutifs de la situation d’un autre acteur ou à appeler, dans la vision individuelle de la situation de cet autre acteur, des éléments pertinents nouveaux. C’est par cet intermédiaire des éléments significatifs que la communication transforme la situation-pour-l’autre et vise à le faire agir en transformant, du même coup, les significations des éléments de la situation et les significations des actions en cours et à venir. Exemple En cette fin août, des promeneurs du dimanche, en montagne, croisent des randonneurs qui redescendent rapidement des sommets. Comme ils se connaissent, étant en vacances dans le même hôtel, ils échangent quelques mots. Les randonneurs font remarquer que les quelques nuages qui viennent de se former au dessus des sommets sont annonciateurs d’orage violent et que compte tenu de leur vitesse d’évolution, cela ne leur laisse qu’une heure ou une heure trente environ pour se mettre à l’abri. Pour les promeneurs, avant leur dialogue avec les randonneurs, les nuages qui venaient de se former et qui évoluaient, n’étaient que des éléments sans importance de la nature qu’ils admiraient. Ils n’étaient même pas vraiment perçus. Ils étaient fondus dans le décor. La pente qu’ils gravissaient, par contre, avait plus de signification que les nuages. Compte tenu de leur peu d’entraînement, elle les faisait souffrir et ils se demandaient jusqu’où ils pourraient la monter. La conversation, compte tenu de leur préoccupation banale, dans cette situation vacancière, de ne pas gâcher leur promenade, fait surgir une menace précise. Les nuages prennent justement alors cette signification de : « menace réelle d’orage qui risque de nous gâcher la promenade ». Ces nuages deviennent un « élément significatif » de leur situation de balade. La situation de promenade toute entière a changé de sens pour les promeneurs sous l’impact de cet « élément significatif ». Les « nuages porteurs d’orage » ont, en effet, restructuré toute la situation. La nouvelle situation offre aux promeneurs une nouvelle problématique qui tourne autour de l’interrogation : « comment faire pour échapper à l’orage ? ». Ils vont, sans doute, choisir de redescendre le plus vite possible, en surveillant sans arrêt, l’évolution des nuées. Lorsque je suis à table et que je veux couper du pain ou autre chose, un couteau me propose la signification : « je peux servir à couper le pain », il me propose aussi une manière de me servir de lui car mon expérience a mis en lui un usage classique et d’autres informations que son apparence me signale. Ainsi, les processus qui mènent à l’action finalisée, prennent appui sur les « objets cognitifs » pertinents de la situation. Certains théoriciens, comme Hutchins (1994), vont jusqu’au bout du raisonnement en remarquant que ces « objets cognitifs » dépositaires d’un savoir et proposant des types d’interactions, sont organisés en ensembles ou systèmes. Le cockpit d’un avion, ou le groupe des ingénieurs d’une entreprise sont typiquement de tels « systèmes de cognition distribuée ». Ces ensembles écologiques permettent à ceux qui les habitent de raisonner avec leur aide. L’esprit est donc, en partie, en dehors de nous, il est aussi « incorporé » dans des objets et dans des institutions. Les raisonnements et les décisions prises par les acteurs sociaux s’appuient donc sur des « objets cognitifs externes ». Les « affordances » des objets cognitifs reposent, d’une part, sur leur « contenu cognitif » (celui qui a été appris par acculturation) et, d’autre part, sur les finalités des actions-en-cours des acteurs (les acteurs étant toujours engagés dans des résolutions de problèmes). Par exemple, étant poursuivi, dans un champ par un taureau, un arbre nous apparaît -dans cette situation et dans cette problématique d’échapper à l’animal- comme un objet physique nous offrant la possibilité de grimper dans ses branches. L’offre de grimper est la proposition d’interaction de l’arbre, elle est corrélative de la signification prise par cet arbre dans ce cours d’action : refuge contre l’attaque du taureau. Cette offre de grimper et cette signification (cette « affordance ») apparaissent dans ce cours d’action et dans cette situation, mais, elles étaient aussi contenues auparavant dans l’arbre, car nous savons, de par expérience, que l’on peut grimper dans les arbres et que, se réfugier dans un arbre, est une manière d’échapper à un danger. L’arbre, objet physique, est une seule et même entité que l’arbre et sa signification dans la situation : « refuge ». Le sujet en action met en relation les éléments constitutifs de la « situation pour lui » (ici il ne « voit » pas la beauté de la campagne ni le frais ruisseau qui traverse le champ) et « décide » de grimper dans l’arbre pour échapper à l’animal. Le raisonnement aboutissant à cette décision n’est pas, alors, le résultat d’une succession « d’inférences » se passant dans la tête de l’acteur à partir de « représentations » lui venant du monde extérieur. Il est une construction élaborée à travers une mise en relation des « objets cognitifs » qui apparaissent dans son « champ de vie ». Dans l’exemple ci-dessus du promeneur poursuivi par un taureau, la décision de grimper dans l’arbre est le résultat de la relation émergente entre les « objets cognitifs » constitutifs de la situation dans son cours d’action et son projet d’échapper au taureau : le danger du taureau, l’arbre et sa signification. Cette structuration de la situation fait surgir le « sens positif » de l’action à faire : « grimper dans l’arbre ». La situation est comme une banque de données Le monde, nous dit Norman (1993, p.17) « est utilisable comme une banque de données. Il fournit aussi une organisation spatiale tridimensionnelle des objets, et sa structure physique en définissant des contraintes supplémentaires, simplifie la sélection des actions possibles ... Nous utilisons les objets comme rappel de séquences d’actions ... nous récupérons les pensées en retrouvant dans l’environnement les objets qui les représentent ... nous pouvons situer chaque objet dans des endroits particuliers de sorte qu’il puisse tenir lieu d’idées particulières ou les représenter. Et dès que nous le faisons, le monde joue effectivement le rôle artificiel d’artefact cognitif ». Lorsque les objets physiques ne sont pas là, nous dit encore Norman, nous pouvons bien entendu, nous appuyer sur la représentation interne que nous avons d’eux. La représentation interne fonctionnant comme extension mentale du système du monde physique. La structure physique du monde sert d’outil intellectuel. Les objets cognitifs représentent donc les éléments signifiants du monde de tel ou tel acteur social. Ils sont caractérisés par leurs « affordances », c’est-à-dire l’ensemble des propositions d’interactions qu’ils proposent à l’acteur et l’ensemble des significations qui leur sont attribuées. Ainsi un escalier dans une gare, pour une personne qui a du mal à se déplacer et qui se trouve en bas de cet escalier avec une valise, est un “objet cognitif” qui lui propose d’être “monté” et qui porte la signification “d’épreuve difficile”. Dans cette situation, elle cherchera donc spontanément à se faire aider. Cette activité est la résultante, non d’un raisonnement mental interne, mais de la mise en relation de son projet de monter l’escalier (la conséquence de cette activité est pour elle un objet cognitif : ici prendre le train sur le quai où elle doit se rendre), de son être physique diminué, de l’escalier lui-même et des voyageurs qui passent dont certains ont l’affordance de “pouvoir être interpelés”. Ces éléments pertinents peuvent être spécifiques à la « vision du monde » d’un acteur. Ils sont atteignables à travers des interviews, des observations ou une plongée empathique dans le monde de l’acteur. Ces éléments pertinents peuvent être collectifs, fondés sur des conventions collectives de définition, elles-mêmes liées à des modalités idiomatiques ou culturelles d’appréhension du monde. Ils sont atteignables à travers les mêmes méthodes d’enquête que les éléments pertinents « privés » des acteurs. Il ne faut pas négliger non plus le fait qu’une situation-pour-un acteur puisse être composée à la fois d’éléments significatifs privés et d’éléments significatifs collectifs. Il ne faut pas non plus négliger le fait qu’une même situation puisse évoluer en voyant notamment des éléments significatifs collectifs prendre des définitions privées ou inversement. L’étude des dynamiques situationnelles complexifie notoirement la compréhension des phénomènes communicationnels. L’intérêt d’une telle formalisation des situations et des communications faites en situation a été démontré par une série d’études consacrées à l’analyse des mécanismes de l’influence : influence des discours, de la propagande, des mises en scène, des dispositifs de communication, des publicités, ...(Mucchielli, 2000). IV- CONCLUSION Dans la nouvelle approche que nous venons de présenter, la notion de « motivation » n’a plus sa place. L’existence de quelque chose qui est à l’intérieur du psychisme et qui détermine les orientations des activités de l’homme -et même ces activités concrètes- apparaît donc extrêmement lié à des théorisations psychologiques qui étaient en vogue à la fin du 19 ème siècle (Freud écrit dès1885). Les théorisations contemporaines de l’action nous mènent vers de toutes autres compréhensions de l’action humaine. L’action est liée aux enjeux de l’acteur dans la situation et aux éléments significatifs pour lui qui définissent cette situation. Ses activités en situation font émerger les significations de ses propres actions et réorganisent les significations des éléments de la situation, jusqu’à définir une autre situation. C’est sur ces nouvelles bases conceptuelles qu’il faut s’efforcer de repenser les « motivations au travail ». BIBLIOGRAPHIE Adler A., (1927), Pratique et théorie de la psychologie individuelle comparée, Payot, 1961. Anscombe E., L’intention, in : Les formes de l’action. Sémantique et sociologie, sous la dir. de Patrick Pharo et Louis Quéré, éd. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1990, pp. 257-266. Baxandall M., Formes de l’intention, éd. Jacqueline Chambon, Nîmes, 1991. Benedict R., (1934), Echantillon de civilisation, Gallimard, 1950. Berger P. et Luckman T., 1966, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, 1986. Berthoz, Le sens du mouvement, Odile Jacob, 1997. Berthoz, Au début était l’acte, in : Sciences humaines, n°44, mars-avril 2004, pp. 18-19. 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