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La signification d’une conduite collective. Quelle méthode pour lui trouver un sens véritable ?
Introduction
Cet article fait suite à l’article de ce site intitulé : « L’engouement pour les musées et les expositions : analyse sémiotique d'un phénomène social de la vie quotidienne ». Cet article montre que l’analyse du philosophe est largement contestable. Je démontre qu’avec une bonne utilisation de la sémiotique situationnelle appliquée au phénomène de l’engouement pour les musées, on arrive à donner à cette conduite collective une signification opposée à celle qu’il trouve. Dans l’article cité en référence, le philosophe s’efforçait, en effet, de trouver une sorte de signification générale du phénomène de la fréquentation massive des musées. Il nous présentait le résultat de sa réflexion comme une sorte d’absolu lié à l’évolution globale de notre société. Il nous disait donc : nous ne pouvons trouver du sens aux œuvres d’art qu’en les rapportant à une histoire, mais la consommation de masse que nous en faisons révèle notre abêtissement et, justement, le fait que nous ne puissions plus trouver de sens aux œuvres d’art et à bien d’autres choses. Ce point de vue est tout à fait intéressant, mais il est largement partiel et partial. Quelle est la véritable situation vécue par les visiteurs ? Descendons un peu sur terre et faisons un tout petit travail d’enquête auprès des foules de visiteurs des musées. Dans le millier de personnes qui font la queue, ce beau jour de mars 2009, devant l’entrée du musée d’Orsay, je remarque de très nombreux touristes étrangers qui compulsent leur « guide de Paris ». En fait, ils composent, à cause des vacances de Pâques, l’essentiel des visiteurs. En les écoutant parler et en leur posant quelques questions simples, il est évident qu’ils viennent voir une des multiples « choses à voir » que leur guide leur signale. Tel italien vient voir : « les merveilleux impressionnistes, signalés dans son guide » ; tel allemand vient voir : « de la naissance du monde », qu’il « faut avoir vu » à Paris, formidable tableau « qui était chez Lacan, le fameux psychanalyste », telles jeunes filles américaines viennent voir « la révolution introduite par Renoir et notamment « le déjeuner sur l’herbe »… Bref, tous ces gens là, veulent profiter de leur passage à Paris pour découvrir quelque chose de remarquable de leur point de vue et qui est signalé, entre autres choses remarquables, par leur guide. On voit bien que ces personnes ne sont pas fondamentalement abêties. Elles donnent un sens à leur visite et elles nous le disent. Ce sens c’est : « profiter de leur passage à Paris pour voir une ou plusieurs œuvres artistiques signalées comme remarquables parmi toutes les œuvres d’art du monde ». Les contextes qui sont en jeu Il est intéressant pour nous de voir comment cette signification leur apparaît. Disons d’abord que ces touristes ne se prennent pas pour des spécialistes en art. Ils savent que le spécialiste, c’est celui qui a rédigé leur guide et qui leur désigne ce qui, dans l’histoire de l’art, fait sens et qu’ils pourraient voir, puisqu’ils sont à Paris et qu’ils ne verront cette œuvre qu’à cet endroit. La signification : « œuvre exceptionnelle », émerge du contexte des connaissances artistiques prêtées aux rédacteurs du guide. La signification : « à voir puisque l’on est à Paris », émerge du contexte géographique, d’une part et du contexte culturel, d’autre part. Le contexte géographique fait que les musées des grandes villes se partagent les œuvres et montrent donc des œuvres d’art uniques. Le contexte culturel omniprésent, puisque ces « touristes » font du « tourisme urbain », propose en force sa norme : « il faut se confronter aux spécialités locales pour avoir le frisson du différent » (version soft de la recherche du « choc culturel » de tous les tourismes du monde). En regard de cette norme d’arrière-plan, pour ces touristes des musées, la signification : « espérance d’émotion culturelle » à travers la visite est donc présente. Le sens de la ruée vers le musée est constitué de l’ensemble de ces significations. Nous voyons comme il est assez loin du sens analysé par Luc Ferry. Non, les gens ne semblent pas abrutis. On peut même dire qu’ils cherchent à s’élever et à profiter des multiples facilités offertes par notre société pour pouvoir mieux apprécier le développement de la culture humaine (ce qui est l’inverse de ce que prétend le philosophe). Vérification par notre expérience personnelle Si l’on réfléchit un tout petit peu, c’est exactement ce que nous faisons, nous même lorsque nous sommes dans une capitale étrangère. Lorsque je suis à Madrid, il me faut voir telle ou telle collection de tableaux de Vélasquez ou de Rambrandt « qui ne se trouvent que là ». « Non, non, Vélasquez, ce n’est pas ce que tu crois, tu verras le travail sur la lumière, m’a dit un ami, qui a visité ce musée ». De même, lorsque je suis à New York, il me faut faire un tour au MoMA pour voir : « la formidable collection d’art déco de ce musée », m’a dit un autre ami qui s’y connait. Ainsi, dans la visite que je fais au musée, cette visite prend toute une série de significations du fait de l’insertion de cette visite dans une superposition de contextes de référence. Ces significations sont d’abord les mêmes que celles que nous venons de voir en ce qui concerne les touristes étrangers à Paris. Je vais à la rencontre d’œuvres qui signifient : 1°) « occasion unique de les contempler « en vrai », en ce lieu », 2°) « rencontre avec des chefs d’œuvre de l’art de l’humanité signalées par les experts » ; 3°) « espérance de découverte d’émotion culturelle ». L’apport de notre expérience personnelle : la recherche de l’émotion A ces significations j’ajouterai une signification supplémentaire liée à un contexte existentiel plus large, présent pour tous : « la recherche de l’émotion », tout court. Il ne s’agit pas du choc du culturellement différent, donnant l’émotion culturelle, il s’agit de la quête existentielle de l’intéressant, de ce qui surprend assez pour donner le petit piment émotionnel euphorisant qui fait le charme de la vie quotidienne… En effet, rappelez-vous vos propres visites des musées. On attend toujours, au détour d’une salle de tomber sur le tableau ou la sculpture qui va créer en nous un choc émotionnel indéfinissable qui nous fera rester un grand moment et dire : « voilà une belle œuvre ! ». Il est fort à parier d’ailleurs que les touristes interrogés à la va vite m’auraient dit la même chose dans un entretien approfondi. Dans les musées comme ailleurs, on recherche ce qui va nous transporter de joie, on recherche ce type d’émotion. On sait d’ailleurs que cela peut arriver. C’est maintenant que nous pouvons aller plus loin et essayer d’analyser le sens que prend pour vous comme pour moi, une œuvre d’art que nous jugeons « remarquable ». Alex Mucchielli
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