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La sémiotique situationnelle montre que toute communication participe à une « construction du monde »
La sémiotique situationnelle est une approche nouvelle qui s’applique à la compréhension fine de nombreux phénomènes de communication. Elle représente une certaine « révolution intellectuelle » dans le monde des sciences humaines.
La science progresse en proposant des manières nouvelles d’analyser les phénomènes. Ces nouvelles manières, pour être retenues, doivent permettre de rentrer plus avant dans la compréhension des mécanismes intimes sous jacents aux phénomènes. En ce qui concerne les phénomènes de communication, en quelques années, deux théories avec leurs modèles nouveaux ont été proposés. On a entendu parler de l’approche des communications par la systémique qualitative qui nous vient de Palo Alto (P. Watzlawick : la « nouvelle communication »). On a moins entendu parler de l’approche par la « sémiotique situationnelle », que je vais présenter ci-dessous, à l’aide d’exemples. De mon point de vue, cette approche nouvelle est particulièrement adaptée à l’analyse des phénomènes d’influence et de persuasion. Mais, comme nous le verrons aussi, elle s’applique à bien d’autres phénomènes que les phénomènes de communication. Elle représente une certaine « révolution intellectuelle » dans le monde des sciences humaines. Le fonctionnement de la communication d’influence au regard du modèle de la « sémiotique situationnelle » Comment fonctionne le discours d’influence ? Qu’est-ce qui se passe lorsque l’on s’engage dans une communication qui a pour but de convaincre, de prouver, de séduire, d’argumenter..., bref de faire changer de conduite une personne ? La méthode du tableau comparatif de l’évolution de la situation issue de la sémiotique situationnelle que nous allons présenter, nous amène au coeur du fonctionnement de ce type de « manipulation » d’autrui. En fait, il s’agit de la manipulation de contextes par le biais d’une communication qui est elle-même un processus de tranformation-construction des contextes constitutifs d’une situation. Prenons vite un exemple pour expliquer cette conception. Exemple : la plaidoirie d’un avocat Voilà ce que nous raconte un célèbre avocat, maître Naud (in : S Peltant et G. Gzybowski 1976, pp. 190-192). « Eh bien un jour, j'ai plaidé pour un parachutiste noir, qui avait tué une femme, chauffeur de taxi, de vingt coups de couteau, pour la voler, d'ailleurs. C'était affreux. Personne ne voulait le défendre. La situation de départ complétée La situation de départ, du point de vue des jurés, est très peu décrite par l’avocat. Nous pouvons la reconstituer plus en détail. Outre les éléments significatifs normatifs que nous avons signalés ci-dessus, nous avons l’identité de l’accusé : une personne indéfendable (personne n’a voulu assurer sa défense tellement sa cause semble perdue) qui a tué de vingt coups de couteau une femme chauffeur de taxi pour la voler. Ce « parachutiste » a commis un meurtre qui apparaît comme sadique sur une personne sans défense, compte tenu des forces comparées entre la femme et un ancien parachutiste entraîné à la violence physique (close combat). Tuer de vingt coups de couteau, pour voler, est aussi particulièrement excessif. L’accusé a donc transgressé les normes morales et sociales. Ces normes pèsent sur les jurés et leur indiquent qu’ils doivent condamner un tel meurtrier-voleur. Tous les éléments de la situation sont défavorables à l’accusé. L’acte de condamnation apparait comme allant de soi, juste et nécessaire. Dans cette situation, condamner à mort le meurtrier c’est rendre une justice juste, c’est punir un acte abominable et appliquer normalement la loi. Nous sommes obligés de compléter cette situation, et notamment le contexte normatif, par des éléments que nous connaissons de par ailleurs. Il faut rappeler que nous sommes dans les années 55 en France. A cette époque, la peine de mort n’était pas abolie. Comme il s’agit d’une situation de jugement d’un meutrier, en cours d’assises, devant un jury populaire, il convient de savoir ceci pour se faire une idée du contexte englobant. Il convient aussi de se rappeler qu’à l’époque, la France n’avait pas encore procédé à la « décolonisation ». Elle était encore « puissance coloniale » et un fort mouvement de critique envers la colonisation agitait ses intellectuels et l’ensemble de la société. On en était revenu de l’idée de la « mission civilisatrice de la colonisation » et on découvrait les abus de la colonisation. Un vague mais large sentiment de culpabilité était partagé vis-à-vis des peuples colonisés. C’est, dans ces conditions culturelles ambiantes que se déroule la plaidoirie que je vais rapporter. Par ailleurs, nous sommes dans un palais de justice et les normes de respect de la loi ainsi que l’intentionnalité générale d’être « juste » sont donc aussi présentes dans la situation, du point de vue des jurés comme des autres acteurs d’ailleurs. Nous allons voir comment, au cours de sa plaidoirie, Maître Naud, reconstruit totalement la situation en manipulant certains éléments significatifs des contextes normatif et relationnel de la situation. La dynamique de la situation « Je l'ai sauvé, nous dit Maître Naud. Mais je pense que je l'ai sauvé parce que j'ai eu deux arguments. L'expert était venu dire qu’il était un peu arriéré... Qu'on l'avait tiré, là-bas, de son pays africain pour en faire un parachutiste, et j'interroge l’expert : - Quel coefficient intellectuel a-t-il ? - Oh ! dit-il, quatre-vingt-deux... - Cela veut dire douze ans ? - Oui, à peu près... Et en plaidant, je me suis adressé à un ingénieur qui était dans le jury. Je lui ai dit : - Monsieur l'ingénieur, c'est à vous que je m'adresse. (Car, là, j'ai pensé à cet homme, qui était un homme de science...) Et je lui ai dit : - Vous avez l'habitude des chiffres, des formules, des équations. Il y en a une toute simple. Ecrivez-la, je vous en prie : « Quatre-vingt-deux = douze ans. » Et lorsque vous serez avec vos collègues jurés, vous serez mon interprète. Vous leur poserez la question. « Est-ce qu'en France, on guillotine les enfants de douze ans ? » Peut-être une deuxième chose est-elle venue à son secours. Personne n'avait dit dans le dossier, dans les rapports d'experts, dans les rapports de psychiatres, dans les rapports médicaux, personne n'avait dit qu'il était noir. Nulle part. Alors j'ai dit : - Il y a un mot qu'on ne trouve pas dans ce dossier, qu'on n'a jamais prononcé, à travers tout le temps de l'instruction, que les médecins même ont omis, qu'on n'a pas prononcé à cette audience, depuis qu'elle dure, moi, je vais le prononcer : noir. Vous n'avez pas vu qu'il est « noir » ? Cela a fait un effet terrible. Et je suis parti de là. Je n'y avais pas pensé, non plus, auparavant. A un moment, je me suis retourné vers lui, je l'ai regardé, je me suis dit : « Tiens, au fait, mais il est noir... ». Une plaidoirie, c'est ça, ce sont des mots qui accrochent au passage et qui provoquent des idées adjacentes, des ramifications d'idées... » L’analyse par la sémiotique situationnelle du cas de la plaidoirie Le tableau comparatif de l’évolution de la situation que nous allons faire doit rendre compte de l’évolution de la situation pour les jurés. En effet, ce sont ces acteurs qui nous intéressent. ce sont eux, en effet qui vont changer leur action. Au début de la plaidoirie, ils condamneraient certainement « l’assassin ». A la fin de la plaidoirie, ils acquittent le « pauvre Noir que l’on a tiré de son pays pour en faire un assassin ». Pour rendre compte de l’évolution de la situation, nous allons porter, dans une première colonne, les éléments pertinents qui existent -pour les jurés- dans les contextes des normes, des enjeux, des positionnements et de la qualité des relations. Nous porterons, dans une deuxième colonne, les nouveaux éléments pertinents créés par la plaidoirie.
Tableau de définition des éléments clés de la situation pour les jurés
Détaillons les processus de communication en œuvre dans la plaidoirie qui aboutissent à cette transformation de la situation. Maître Naud, par ses paroles, construit donc une toute autre situation. Il fait disparaître les normes morales et sociales et leur injonction de condamner. Il les remplace par trois autres normes. D’une part la norme de rationalité, d’autre part la norme d’humanité et enfin il appelle dans la situation le tabou culturel de l’injustice vis-à-vis des Noirs colonisés. Il transforme donc le contexte normatif en rendant beaucoup plus prégnantes des normes, qui étaient certes, déjà là, mais qui étaient moins dominantes dans la conscience des jurés. En effet, en explicitant la relation de l’age associé au Q.I. de l’accusé (82 de Q.I. = 12 ans), il fait appel à la norme de « scientificité » : les tests ont prouvé que cette personne avait 12 ans d’age mental. La position de l’assassin commence à se transformer. On peut le considérer comme un enfant. L’avocat se sert ensuite de ce nouvel élément pour faire intervenir une norme d’humanité et d’honneur : « Est-ce qu’en France on guillotine les enfants de douze ans ? ». Dans un pays civilisé, les hommes et femmes d’honneur ne peuvent condamner à mort un enfant. En faisant ressortir cette norme, Maître Naud s’adresse plus particulièrement à un membre du jury : un ingénieur. Il le distingue des autres en faisant appel à sa rationalité (norme de rationalité). Lui « qui a l’habitude des chiffres » (lesquels ne mentent pas), se fera son interprète auprès des autres jurés. Interprète de la raison et de l’honneur (on ne tue pas un enfant de douze ans). Bien entendu, cette interpellation particulière d’un membre du jury pour sa « scientificité » fait apparaître, pour tous les jurés, cette norme de « scientificité ». Ils devront en tenir compte. L’ingénieur est investi d’une responsabilité. Si ces collègues n’en tiennent pas compte, il pourrait être tenu pour incapable d’avoir su faire respecter cette norme de la raison. La relation particulière nouée avec l’ingénieur, dissocie le groupe des jurés et concentre tout le monde sur de nouvelles normes de jugement : la raison et l’honneur (en France, on ne tue pas les enfants). Puis Maître Naud fait surgir un deuxième ensemble de normes. il s’avise que dans tout le dossier, le mot « noir » n’a pas été prononcé ! Il est évident que c’est là le signe que l’on a cédé à un tabou ( une norme d’interdiction ). On a honte de prononcer ce mot : on ne veut pas voir l’accusé comme un Noir. Or c’est un Noir. Il a donc brusquement une nouvelle identité, laquelle est liée à deux autres éléments nouveaux de la situation. Ce Noir, on a été le chercher dans son pays pour lui apprendre la violence ( en faire un parachutiste qui, comme chacun sait, a un stéréotype assez péjoratif, lié au plaisir de la violence ). Alors surgit, sans qu’on le dise, la profonde culpabilité culturelle des occidentaux blancs vis-à-vis des Africains ( liée au passé culturel de la traite des Noirs et de la colonisation ). Dans la situation est alors installé le tabou de l’injustice toujours possible vis-à-vis des Noirs. Ce tabou demande aux jurés de ne prendre aucun risque d’injustice vis-à-vis de cet accusé noir. Après cette plaidoirie, condamner le Noir, c’était donc : ne pas considérer la raison, être sans honneur d’être civilisé en tuant un enfant et risquer de perpétuer sur ce Noir, une injustice comme tant d’autres ont été commises, au cours de l’histoire, envers les Noirs en général. On comprend alors que ces significations aient empêché les jurés de voter la condamnation à mort. Maître Naud avait su donner un sens entièrement négatif à cette décision. Nous voyons, une fois de plus, comment la communication -en tant que processus- intervient pour changer la situation. C’est par rapport à la nouvelle situation créée que l’action de condamnation à mort prend un sens très négatif. C’est ce sens négatif qui rend impossible cette condamnation. Ce sens est composé des diverses significations que nous avons vues apparaître : comdamnation inhumaine au vu de l’age mental de l’accusé, risque de nouvelle injustice vis-à-vis d’un Noir venant d’un peuple colonisé… Si l’on considère qu’une « situation », pour un des protagonistes, est constituée « d’éléments pertinents », c’est-à-dire d’éléments « qui ont du sens pour lui », on peut aussi représenter ce qui se passe dans la plaidoirie par le tableau suivant.
Tableau de modélisation panoramique de la situation
pour les jurés à convaincre On voit sur ce tableau donnant une vision panoramique des transformations de la situation, comment le changement de positionnement du Noir change toute la situation. Son positionnement nouveau : « être faible (enfant), représentant des colonisés qui ont subi tant d’injustices » fait basculer toute la situation et donc le sens de sa condamnation à mort. Les jurés ne peuvent plus prendre le risque de commettre une injustice vis-à-vis de lui. Conclusion Vers une révolution intellectuelle ? L’approche des phénomènes de communication par la « sémiotique situationnelle » est assez révolutionnaire, car elle nous sort complètement de la fascination qu’exerce encore sur tout le monde, le fameux modèle « Émetteur-Récepteur ». Révolutionnaire, car elle énonce que ce modèle n’est pas pertinent pour analyser les phénomènes de communication d’influence. Révolutionnaire car elle met au centre de l’analyse, non pas le « message » et son « contenu », mais la « situation » dans laquelle se déroule la communication. Révolutionnaire, car elle réhabilite les phénomènes naturels de l’interprétation humaine, lesquels sont intimement liés à la mise en relation de l’échange avec son « contexte » immédiat de déroulement. Révolutionnaire car elle montre que le « sens » (ce que veut dire la communication pour les personnes présentes dans la situation), n’est pas dans le contenu du message, mais que ce sens est une « émergence » (une construction), liée à la représentation que chaque interlocuteur se fait de la situation dans laquelle il est. Vous avouerez que cela fait beaucoup de changements pour des gens comme nous, qui sommes nourris, dès notre plus jeune âge, au modèle « Émetteur-Récepteur » et qui baignons dans une culture médiatique qui martèle, tous les jours, ce modèle. En effet, actuellement, le modèle E-R (et son schéma), apparaît dans les manuels de français des collégiens, dès la quatrième, et il est repris, sans arrêt, chaque année jusqu’à la terminale, par les professeurs qui enseignent l’analyse de contenu des textes. Il va sans dire que l’école traditionnelle (avec les maîtres qui déversent leur savoir), la télévision, la presse, la publicité… imposent ce modèle dans notre vie quotidienne, en nous persuadant que nous sommes des « cibles », qui doivent engranger des « messages ». Vers un modèle sciences humaines transdisciplinaire de l’étude des significations ? Il faudrait cependant que l’on puisse envisager de pouvoir penser autrement les phénomènes de communication. Par exemple de pouvoir les penser en considérant que l’échange (une parole, une attitude, un mouvement, une conduite, une suite de comportements…), se déroule d’abord dans un contexte situationnel. Il faudrait pouvoir considérer que cette « situation », n’est pas nécessairement définie pour tous les protagonistes de l’échange, de la même façon, car chacun a une vision personnelle de cette situation. Il faudrait pouvoir réhabiliter le fonctionnement naturel de notre esprit qui nous fait, sans arrêt, trouver des significations à ce qui se passe autour de nous en mettant spontanément en rapport ce que l’on cherche à comprendre, avec un contexte dont on s’efforce de rassembler les éléments, ou avec un contexte, qui nous est donné immédiatement par la situation présente. Il faudrait donc que nous arrêtions d’utiliser un modèle artificiel d’analyse de la communication (modèle fait par des ingénieurs du téléphone), et que nous revenions aux sciences humaines et à un modèle plus intuitif et naturel : celui de l’interprétation humaine. Si cette façon d’analyser les phénomènes de communication était acceptée, on peut rêver au renouveau intellectuel que cela permettrait, dans de nombreuses disciplines, et à tous les niveaux car la « sémiotique situationnelle » est une méthodologie générale de la recherche du sens, utilisable partout. En effet, lorsqu’on lit les chroniqueurs, les essayistes, les politologues, les psychiatres, les historiens, les sociologues, les philosophes, les critiques divers… enfin, tous les penseurs qui, à partir de « faits » sélectionnés, nous présentent les significations que prennent ces « faits », on s’aperçoit qu’ils utilisent la « sémiotique situationnelle ». Tous ces penseurs recherchent des « contextes pertinents » et, une fois que le, ou les contextes adéquats, sont trouvés, ils mettent en relation ce qu’ils veulent interpréter avec ces contextes. C’est dans cette mise en relation qu’ils font surgir le sens des phénomènes qu’ils analysent. Bien entendu, ils ne disent pas comment ils font. Leur « méthode » de penser reste implicite. C’est ce qui fait la fascination de leurs analyses pour nous. Regarder comment fait un Paul Veyne, un Boris Cyrulknic, un Peter Sloterdijk, un Jean-Claude Guillebeau, un Régie Debray… et comment font tous les penseurs qui nous exposent les sens des choses du monde : ils font « parler » les phénomènes qu’ils observent en utilisant, sans le dire, une sémiotique naturelle qui met en relation, compare, construit du sens à travers cet effort intellectuel (cf. le : « Manuel de sémiotique situationnelle »). Nous adhérons à leurs analyses car nous suivons le mouvement de leur pensée qui fait émerger des significations à travers la construction d’un rapport figure-fond. Ils nous rappellent que le sens, pour l’homme, comme pour les animaux, est une « émergence ». Il est lié à une interprétation constante faite par la mise en abime de ce qui est à comprendre, avec une partie pertinente de son environnement. Dans la vie quotidienne, le sens, n’est pas une donnée naturelle de l’environnement, on ne le trouve pas « dans » les choses elles-mêmes. Il est quelque chose qui est construit à partir de mises en relation spontanées et irréfléchies. Ce sont les processus de ces mises en relation que la « sémiotique situationnelle » a commencé à mettre à jour. La « contextualisation », c’est le processus intellectuel et intuitif le plus répandu du monde. Rendez-vous compte que la « sémiotique situationnelle » prétend donc expliciter le fonctionnement « naturel » de l’esprit humain. Cet esprit humain qui passe sont temps à répondre à la question vitale : « mais, qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Comment comprendre cette chose là pour y réagir comme il convient ? ». Pouvez-vous imaginer qu’en apprenant aux gens à analyser comment fonctionnent les penseurs qui interprètent le monde, on va pouvoir leur apprendre à faire comme eux, à devenir, non pas intelligents (ce serait injure pour eux), mais à devenir perspicaces, à comprendre directement, de leur point de vue et aussi du point de vue des autres, les significations des choses ? Rendez vous compte de l’avancée : une seule méthode pour comprendre vraiment, et non pas de multiples théories servant de grilles artificielles pour décoder le monde ? Car, c’est ce que souligne la « sémiotique situationnelle » : les autres systèmes d’interprétations proposées par les différentes disciplines, sont des lectures trafiquées du monde. Des lectures utilisant des interprétations issues des lentilles déformantes, faites de grilles théoriques qui ne permettent de voir que ce qu’elles contiennent déjà comme a priori sur le monde. Il y a, de plus, quelque chose de vraiment révolutionnaire dans la « sémiotique situationnelle », que je voudrais signaler : c’est que c’est une méthode des sciences humaines qui n’appartient à aucune discipline. Elle réalise « l’unité des sciences humaines ». Un historien, en cours, pourra démontrer comment un conflit est né d’interprétations divergentes ; un enseignant de littérature, pourra analyser les scènes d’un roman du point de vue de ce que comprennent les différents protagonistes et les différents types de lecteurs ; un psychologue, pourra faire un « diagnostic d’une situation de travail pour telle ou telle catégorie de personnels » ; un sociologue sera à même de montrer comment les groupes sociaux réagissent diversement devant, soi-disant, le « même » événement social ; un publiciste pourra analyser une campagne « du point de vue de différentes cibles » ; un politologue pourra retracer l’évolution des significations liées à un texte de loi… L’interprétation, qui est l’apanage des sciences humaines, devient, avec la sémiotique situationnelle une méthode rigoureuse compréhensible par tous. Les sciences humaines ne sont plus ces sciences « molles » qui permettent de dire tout et n’importe quoi. Elles peuvent regarder les « sciences dures » en leur retournant leur regard dédaigneux et en pensant : « et dire que vous ne savez pas comprendre les choses du monde, les choses qui sont en dehors de vos formules et de vos équations ». Alex Mucchielli
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