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La sémiotique des « faits de communication »:analyse d’une interface graphiqueDans cet exemple, un élément de l'interface d'un intranet est transformé en « fait de communication ». La signification de l'élément se trouve en mettant cet élément dans le contexte des normes d'usage courant de l'internet.
Analyse d’une interface graphique
La sémiotique des « faits de communication » et la construction contextuelle des « faits scientifiques » L’exemple des « faits sociaux » On sait que les « faits sociaux » sont des activités collectives remarquables. Ils peuvent être soit « traités comme des choses », en relation de causalité avec d’autres faits sociaux (Durkheim) ; soit traités comme des phénomènes signifiants, si on les rapporte à la situation de l’acteur et à ses « activités dirigées par des fins » (Weber). Pour construire le suicide en tant que phénomène social positiviste, Durkheim, par exemple, l’insère dans des relations de causalité avec d’autres faits sociaux indéniables : les croyances religieuses, l’état marital et l’état politique de la société (plus ou moins grande désintégration politique). Il démontre alors, statistiques à l’appui, que les juifs se suicident moins que les catholiques et que les catholiques se suicident moins que les protestants (ces trois communautés religieuses étant liées par une vie collective d’intensité décroissante). Il montre que les célibataires se suicident plus que les gens mariés, les couples avec enfants moins que les couples sans enfants (la société familiale protège d’autant plus du suicide qu’elle est plus dense). Le suicide devient alors, pour lui, un fait social : il est relié, par l’intermédiaire des croyances religieuses, de la société familiale et de la cohésion socio-politique, à l’intensité des sentiments collectifs. Plus les sentiments collectifs sont intenses, moins les hommes se suicident. Le suicide est donc un « fait social », et ce fait social est un construit intellectuel. Cette construction sociale du « fait scientifique » est également faite par la sociologie subjectiviste. Pour constituer le suicide en tant que phénomène social, un continuateur de Weber, Beachler (1975), rapporte les suicides aux situations vécues par les différents suicidés. Il démontre, sur plusieurs centaine de « cas », que le suicide est une conduite faite par un acteur pour résoudre, d’une certaine manière, un problème (Baechler, 1975, p. 81). Il énonce onze significations du suicide : le suicide-fuite qui est fait pour échapper à une situation vécue comme insupportable ; le suicide-deuil, qui est une atteinte à sa vie à la suite de la perte d’un élément central de sa vie ; le suicide-châtiment, qui est ait pour expier une faute réelle ou imaginaire ; le suicide-vengeance, qui est fait pour provoquer le remord d’autrui ou lui attirer l’opprobe sociale ; le suicide-chantage, qui est fait pour faire pression sur autrui ; etc. Dans ce cas encore, le suicide est un « fait social » construit. Mais la construction de ce « fait social » ne se fait pas du tout de la même manière que précédemment. Un fait social est un fait qui veut dire quelque chose dans une situation nouée par un problème du point de vue d’un acteur. Il faut donc en reconstruire la situation et le problème pour l’acteur si on veut le comprendre. Une mise en contexte construit donc le « fait social » Les épistémologues ont mis en cause l’existence des « faits, bruts ou naturels ». P. Feyerabend (1979), T. Kuhn (1983) et N. Hanson (2001), pour ne citer qu’eux, ont mis en question l’existence de tels « faits ». On convient maintenant, en épistémologie, qu’un fait est, ou bien socialement construit (Latour et Woolgar, 1988), ou bien dépendant d’un « schème conceptuel » (H. Putman, 1990) ; c’est-à-dire, dans ce dernier cas, qu’un « fait » est dépendant de toute une conception d’arrière plan constituée de présupposés plus ou moins « scientifiques » et de manière de découper les phénomènes (avec des notions ou des concepts). Je ne peux donc atteindre un « fait » sans avoir des idées sur ce fait et sans le construire en fonction des ces idées a priori. En ce qui concerne les exemples que nous avons pris sur les « faits sociaux », nous voyons donc que les « faits » dont il est question sont des « faits scientifiques et construits », c’est-à-dire des « faits » travaillés à partir de données d’observation en ce sens qu’ils sont mis dans des contextes destinés à permettre leur interprétation. Durkheim, construit autour de son « fait social » un environnement d’autres faits sociaux en relation de causalité avec le fait en question. C’est dans cet ensemble qu’il interprète alors son « fait social » comme résultante d’autres « faits » plus importants, mais de la même nature sociale. Baechler construit autour de chaque « suicide » la situation problématique que doit résoudre l’acteur. C’est dans cette situation qu’il interprète son « fait social » (un type de suicide), en reliant entre elles toutes les situations typiques dans lesquelles le suicide est une manière partriculière de répondre. Comment construire un « fait de communication » ? De mon point de vue, il faut d’abord s’affranchir de la définition restrictive de la communication qui voudrait que la communication concerne uniquement les paroles, le paralangage et les discours au sens large. Il nous faut aller vers Habermas et sa conception de « l’activité communicationnelle ». Nous poserons donc, ci-dessous, que la « communication » qu’il faut prendre en compte concerne tout élément expressif d’un acteur social pour lequel on peut trouver un sens si on le rapporte à un contexte pertinent dans lequel, justement, on peut le « faire parler » (c’est-à-dire l’interpréter et lui donner une signification). Le challenge, pour l’analyste en communication me paraît être de percevoir le maximum de « faits de communication » de ce type et donc, d’élargir la définition de ce qui est « communication ». Toujours de mon point de vue, il faut, ensuite, « constuire » un ensemble de « faits de communication » en insérant chaque « fait » repéré dans un contexte d’autres « faits de communication ». La signification du fait repéré, émergera alors de sa confrontation avec le contexte dans lequel on le positionne. Il s’agit là de faire la même démarche que pour les « faits sociaux » dont nous avons parlé ci-dessus. Cette procédure de travail est d’ailleurs celle préconisée par la « sémiotique situiationnelle ». Analyse sémiotique de « faits de communication » liés à un interface graphique Je prends un exemple concret pour illustrer cette position et cette démarche méthodologique. Dans cet exemple je considère que les normes sociales de la situation d’utilisation du dispositif technique considéré sont des « faits de communication ». Une « norme », en effet, peut facilement se traduire en un ordre du genre : il faut…., il ne faut pas… Par ailleurs, ces normes sont présentes dans les mémoires de tous les acteurs qui les sollicitent pour toutes les opérations de leur vie courante. Je vais considérer les « communications » que m’envoie une interface graphique (c’est-à-dire tout ce que je peux percevoir de significatif sur cette interface graphique), et mettre ces perceptions en regard des normes de mon univers culturel. Cette « contextualisation » devrait faire apparaître les sens de chaque « fait de communication » considéré. Soit le schéma ci-dessous présentant, dans le cahier des charges remis à une agence de réalisation de site, l’interface d’un intranet élaboré par le groupe de pilotage d’une entreprise. L’interface de l’intranet se présente de la façon suivante :
Il y a, tout de suite, beaucoup de chose à dire sur cet interface du point de vue de ce qu’il « communique » à un utilisateur de l’entreprise.
Cet interface, de par ses titres et son organisation, offre des propositions d’interactions à l’acteur social qui arrive dessus, à partir de son ordinateur de bureau. Le titrage des colonnes, par exemple « dit » explicitement (en toutes lettres), à l’utilisateur qu’il peut utiliser cet outil technique soit pour « rechercher de la documentation », soit pour s’en servir comme « outil de travail » soit encore pour s’en servir comme « outil d’échange ». Cette « communication » là est banale et ne nous intéresse pas ici. Nous voulons trouver d’autres « faits de communication » relevant de la définition d’Habermas et non de celle des linguistes. On peut donc aller plus loin que ces premiers commentaires en suivant les idées énoncées ci-dessus. Premier « fait de communication » On peut, par exemple, dire que le message : « tu peux d’abord chercher de la documentation en m’utilisant », est la signification prioritaire prise, pour un utilisateur, par l’organisation en trois colonnes de l’interface et le titrage « Documentation » de la première colonne de gauche, titre se distinguant des titres des autres colonnes. C’est cette « forme » générale de l’organisation de l’interface qui « fait sens ». Nous voyons, concrètement comment, ce n’est pas un discours qui « parle », mais comment on fait parler, dans un contexte, une mise en scène des fonctionnalités d’un outil technologique. Ici, l’utilisateur présumé est un des membres du personnel d’une entreprise occidentale. Il est normalement acculturé (c’est-à-dire qu’il a intégré les normes sociales de base de sa culture). Bien qu’il soit dans une entreprise qui a sa sub-culture particulière (que l’on ne connaît pas pour l’instant), notre utilisateur partage cette culture de base avec tous les autres utilisateurs de l’entreprise et avec les concepteurs de l’interface d’ailleurs. En particulier, il a l’habitude de lire de gauche à droite et de bas en haut, toute présentation banale textuelle ou graphique. Ici, il perçoit donc d’abord le logo et différents éléments du bandeau supérieur. Puis, globalement, il perçoit la structure en trois colonnes qui s’offre à lui. Il « privilégie » donc, dans sa lecture, par habitude culturelle, la colonne « documentation » qui se trouve à gauche, puis passe aux autres colonnes. C’est, par rapport aux habitudes culturelles de lecture, formant un des contextes dans lequel la scénarisation de l’interface fait sens, que je peux dire : cet interface envoie aux utilisateurs le message signifiant suivant : « je vous offre, en priorité, mais d’une manière classique et banale, la possibilité de rechercher des textes documentaires de base qui appartiennent aux rubriques de la première colonne ». Si l’interface avait disposé la troisième colonne, à la place de la première colonne, je pourrais dire que, par rapport au contexte normatif culturel servant d’arrière plan, l’interface « enverrait » un « message » qui dirait quelque chose du genre : « cet outil vous propose, d’une manière privilégiée, d’être un outil d’échange ». Ainsi, le contexte des normes d’usages d’une situation d’utilisation d’une TIC, est un des contextes toujours présents, par rapport auquel je peux interpréter le sens des « faits de communication » mis en scène par les concepteurs de l’interface. Dans mon exemple, « le fait de communication » analysé était donc la scénarisation des colonnes de l’interface de l’outil technologique. Une des significations de cette communication pour les utilisateurs se trouve en la mettant en rapport avec le contexte culturel des normes dans lequel elle s’insère pour ces utilisateurs. Le sens d’un message est donc une émergence pour l’utilisateur. Il est issu d’une « mise en relation » du message avec un arrière plan. J’irais même jusqu’à soutenir que la signification que je viens d’expliciter au sujet de ce que « dit » l’interface, à travers la disposition en colonne et son titrage, ne peut pas ne pas être « perçue » par les utilisateurs d’une manière infra-consciente. On peut ajouter que cette communication signifiante de la scénarisation de l’interface, construit implicitement, pour les membres de l’entreprise, une « norme » d’utilisation habituelle. La communication que nous venons d’analyser, en effet, répète sans arrêt aux utilisateurs : « l’utilisation banale première de cette interface est de s’en servir pour rechercher des documents. On peut aussi s’en servir …. ». Cette communication, répétitive, présente à chaque usage, construit la norme du bon usage prioritaire de l’intranet : l’usage documentaire (les autres usages étant donc seconds). La T.I.C. et son interface, sont transformés en « faits de communication » ou « messages ». Ces «messages», il faut les comprendre (leur donner une signification) et cette signification (une parmi d’autres), peut se trouver en mettant ce « message » dans le contexte des normes. Il faut aussi insister sur le fait que cette « signification » est essentiellement signification « du point de vue de l’utilisateur », car on se rapelera que le sens de quelque chose, est un sens qui nait de l’usage que l’on fait de ce quelque chose. Il est intéressant de prendre ici cette idée qui nous vient de la philosophie du langage (Wittgenstein, 2004). Wittgenstein, en effet, montre qu’il est extrêmement trompeur d’ima- giner qu’un mot tirerait sa signification du fait qu’il est corrélé à un objet, car la signification d’un mot est ce que nous faisons de ce mot dans notre langage, elle est en réalité rien d’autre que son usage » (Findley, 2004, p. 11). Nous pouvons paraphraser ce texte et dire : il est extrêmement trompeur d’imaginer qu’un élément d’une interface, tirerait sa signification du fait qu’il est corrélé à une idée précise, car la signification de cet élément est ce que nous faisons de cet élément dans notre utilisation, elle est en réalité rien d’autre que son usage. La signification (ou le sens) est à identifier à l’usage que nous faisons de l’élément en question (théorie de la signification dans les écrits tardifs de Wittgenstein). Cela veut dire, pour nous, dans cette optique que nous faisons notre, que l’on ne peut donner des significations à partir d’idées que l’on puiserait dans un stock commun d’« idées ». Une idée, représente pour nous, une « signification » et cette signification ne peut venir que de l’usage de l’élément considéré. Cette conception faisant que la signification de quelque chose est liée à l’usage que l’on fait de ce quelque chose est capitale pour nous. Dans notre exemple, si l’utilisateur de l’intranet clique sur une des rubriques de la colonne « Documentation », c’est bien que le sens de son activité est une recherche de document. Il répond au « message » de l’interface qui lui offrait cettte possibilité. Construire le « fait de communication » Le « message signifiant » pour les personnels de l’entreprise que j’ai explicité à travers l’analyse que je viens de présenter (« cet outil est à utiliser d’une manière privilégiée pour rechercher de la documentation »), est un « fait communicationnel construit ». En effet, à aucun moment il n’apparaît comme tel à un observateur tout venant. Personne ne peut dire : « je vois un fait de communication qui dit » : « cet outil est à utiliser d’une manière privilégiée pour rechercher de la documentation ». Ce « fait » n’est pas une donnée d’observation. Ce « fait » est un construit intellectuel élaboré par l’analyste. C’est pourquoi, parler de « fait de communication » de la façon dont j’en parle, ne peut être taxé de « nominalisme ». Le « fait de communication » dont je parle, n’est pas une « dénomination », mais une « élaboration ». Il s’agit là de construction d’un objet scientifique. Cette élaboration repose : 1°) sur une observation concrète : la présentation de l’interface en trois colonnes avec la colonne de gauche intitulée « Recherche de documentation » et, 2°) elle repose aussi sur une contextualisation culturelle de cette observation : dans une culture occidentale, avec une lecture de gauche à droite, la colonne de gauche est lue en premier et s’impose comme étant principale par rapport aux autres colonnes. La conjonction de ces deux phénomènes donne le « fait de communication » ou message signifiant pour les acteurs de l’entreprise : « cet outil est à utiliser d’une manière privilégiée pour rechercher de la documentation ». Le « fait de communication » que l’analyste doit mettre en avant est appréhendable soit par sa partie « phénomène concret », soit par sa partie « signification pour l’acteur « . C’est la mise en relation de la partie « phénomène concret » avec un de ses contextes d’usage qui fait surgir la signification du message porté, pour les acteurs, par le phénomène concret. Nous verrons plus loin comment, en réalité, le phénomène concret et sa signification apparaissent en même temps au chercheur. Bibliographie Anscombe E., L’intention, in : Les formes de l’action. Sémantique et sociologie, sous la dir. de Patrick Pharo et Louis Quéré, éd. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1990, pp. 257-266. Baisset-Chatelier P., L’image Web / les usages créatifs de la tribu des hommes, thèse de sociologie de l’université de Perpignan, sous la direction de J. Pavageau, 20 décembre 2004. Baechler J., Les suicides, Calmann-Lévy, Paris, 1975. Berger P. et Luckman T., 1966, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, Paris, 1986. 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