et ses applications professionnelles |
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La problématique d’une situation: utilisation professionnelleLe texte présente la conception contemporaine de la notion de « situation-problème-pour-un acteur ». Les concepts apportés par cette nouvelle façon de penser les activités humaines, sont directement utilisables dans la résolution de problèmes concrets liés aux « motivations au travail », aux « conflits au travail », aux « problèmes de management »… En effet, les activités au travail se font nécessairement « en situation ». Les acteurs au travail ont nécessairement des enjeux à poursuivre, lesquels sont liés à leur situation de travail et à leur situation existentielle qui englobe leur situation au travail. Le texte présenté ouvre les portes pour apprendre à penser « situation » et « problématique de la situation »
1– Origines de la notion de « situation-problème »
Cette notion de « situation-problème » est issue de la philosophie existentielle qui considère que l’Homme est «jeté» au monde, et doit faire face aux divers problèmes qui ne peuvent pas ne pas surgir. Une situation ne peut pas ne pas contenir de problèmes pour les acteurs qui y sont immergés. Ils doivent définir leur être ensemble (la vivre) et ce qu’ils vont faire. Ils doivent donc la définir d’un commun accord ou constater leur désaccord, ils doivent la faire évoluer ou la faire perdurer. De nombreux sociologues, ont montré qu’une situation n’avait rien d’objectif, qu’elle était définie par et pour un acteur. La situation dépend d’abord d’un « ordre social », c’est-à-dire des normes sociales partagées ; mais elle dépend aussi de l’histoire personnelle de l’individu et de ses interprétations privées. Il y a toujours rivalité entre ces deux définitions de la situation présentes pour le même individu. Dans de nombreux cas et surtout en ce qui concerne les déviants, bien entendu, ce sont les facteurs personnels qui sont les plus importants pour la définition de la situation vécue par l’acteur. Thomas a donné, en 1928, un exemple célèbre de ce qu’il faut entendre par « définition de la situation » : « Très souvent il y a une grande différence entre la situation telle que les autres la voient et la situation telle qu’elle semble être à un individu... par exemple, un homme avait tué plusieurs personnes qui avaient la malheureuse habitude de se parler à elles-mêmes dans la rue En se fondant sur le mouvement de leurs lèvres, il s’imagina qu’elles l’insultaient et se comporta comme si c’était vrai. Si les hommes définissent leurs situations comme réelles, elles sont réelles dans leur conséquences ». 2– La définition sociale et la définition individuelle d’une situation La définition sociale de la situation Une situation-problème-pour-un-acteur, en général, possède des éléments qui peuvent entrer dans la définition de la situation pour d’autres acteurs qui participent à l’action collective. De très nombreuses problématiques situationnelles sont définies socialement à travers le grand nombre de « situations idiomatiques standards » qu’offre une culture. Par ailleurs il y a nécessairement une relation entre la définition individualisée de la situation par un seul sujet et la définition sociale de cette même situation par un ensemble d’acteurs. En effet, dès qu’un sujet envisage les conséquences futures d’une de ses actions, il est obligé de penser ces conséquences en fonction des réactions que pourront avoir les autres acteurs. Le social est ainsi introduit dans l’univers subjectif. C’est donc fondamentalement à partir de points de vue culturels (qui par définition sont collectifs) que les acteurs sociaux arrivent spontanément, ou à partir de rapides échanges, à définir des situations dans une perspective plus « objective ». Sur ce problème de la définition collective de la situation, nous avons rappelé aussi les apports de l’écologie humaine, vulgarisés par les travaux de E.T. Hall (1976). Ce sont, aussi, les psychanalystes de la deuxième génération (K. Horney, E. Fromm, A. Hesnard,...) qui ont repéré des constantes constitutives de toutes les situations de nos sociétés : constantes de compétition, de solitude affective, de défiance inter-personnelle, de culpabilisation,..., constantes situationnelles fabriquant des types de « mentalités névrotiques » (mentalité infantile, insulaire, d’exploiteur, délinquante,...). Ce sont encore les culturalistes des années 30 : Margaret Mead, R. Linton, A. Kardiner,..., qui avaient repéré des « situations typiques » vécues par les différents peuples et qui forgeaient leurs « caractères nationaux », caractères faits de traits psychologiques identitaires forts. Toutes ces études empiriques reposaient donc sur l’idée que la participation permanente aux situations constitutives d’une culture laissait des traces dans le psychisme. La relation : situation standard vécue – trace chez l’acteur, était établie et largement privilégiée. On a donc toujours recherché, par delà les subjectivités des acteurs, à mettre en lumière des éléments situationnels communément définis et appelés : « invariants situationnels ». La définition personnelle de la situation Les écrivains de tous les temps, dans leur psychologie spontanée, ont souvent illustré l’idée que les hommes conduisent leur vie selon une opinion fictive qu’ils se font d’eux-mêmes et du monde. Des personnages comme Don Quichotte, Tartarin de Tarascon ou madame de Bovary en sont des illustrations. C’est tout d’abord dans la psychologie d’Adler (1919) que l’on peut retrouver la première idée de « construction de la réalité » avec la notion de « réalité fictionnelle » construite par le malade pour se protéger. Ce sont, ensuite, les psychanalystes de la première heure (Freud, Jung, ...) qui avaient repéré des situations fortes de l’enfance (la situation œdipienne, l’ambivalence de l’action à faire, la situation d’infériorité,... ) qui « marquaient » les psychismes. Les sociologues de l’école de Chicago ont montré que la situation « n’est pas constituée par l’ensemble des conditions objectives d’un environnement, mais par ces seuls éléments du monde qui, pour des gens agissant ici et maintenant, sont pertinents. Elle résulte d’une sélection pragmatique, fonction de problème à résoudre » (De Queiroz et Ziotkovski, 1994, p. 31). C’est Thomas, qui en 1923 précisera cette vision dans une formule célèbre souvent citée : « quand les hommes considèrent leurs situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences ». L’acteur, la situation-pour-lui et son problème, sont les deux faces d’un même système d’activités. Sa biographie, les enjeux présents, le cours d’activité de l’acteur..., participent, avec d’autres éléments, à la construction de la situation problématique pour lui et, inversement, l’émergence d’éléments pertinents dans la situation pour lui, reconfigure la situation et le problème et affecte l’acteur, ses intentions, son cours d’action... Les malades mentaux, nous rappelle Watzlawick, définissent la situation dans laquelle ils se positionnent à partir de leur propres « prémisses » psychologiques. La « logique interne » de ce type d’acteur intervient donc dans sa définition de la situation, puis dans les réponses qu’il donne à cette situation, sans que cette définition de la situation ait été construite dans un échange avec ses partenaires. Il résiste même à toute élaboration collective de la définition de la situation. 3– La situation est une « forme » globalement perçue centrée autour d’une « problématique » Dewey considère que la situation est « un tout contextuel » par lequel nous mettons en configuration des objets et des événements qui structurent le « champ », elle est une sorte d’environnement global, dans lequel se développe toujours une « enquête » faite par l’acteur social (Dewey, 1993). L’enquête spontanée, faite par tout homme en situation, est l’élément fondamental de cette organisation de la situation et de sa problématique pour l’homme en question. La « situation » va être déterminée par « l’enquête ». Celle-ci est « qualificative », c’est-à-dire qu’elle définit les significations des éléments qui la constituent. Réfléchissons à ce qui se passe lorsque je suis dans une « gare ». Quels sont les « messages signifiants » que l’homme moyen occidental que je représente, rencontre dans ce lieu ? Si vous pensez à un hall de gare que vous connaissez bien, vous allez pouvoir en dessiner l’organisation spatiale. Vous allez positionner sur votre schéma les tableaux de signalisation d’arrivée et de départ des trains, les bureaux de vente des billets, les appareils de billetterie automatique, les lieux menant aux voies ferrées et aux trains, les espaces de vente de journaux, les espaces de vente de sandwichs et boissons, les espaces d’attente et de repos pour les voyageurs, les cafés et restaurants pour voyageurs, les indications pour sortir de la gare (taxis, bus, métro)…. En fait, toutes les gares européennes proposent au citoyen voyageur un agencement particulier de leurs différents sites internes. Une gare de chemin de fer à l’européenne est une configuration particulière de ces sites. Pour schématiser un peu plus, nous pouvons dire que la gare à l’européenne est une « forme globale » mettant en configuration le système des sites que nous avons listés. Cette forme spatiale typique appartenant à la ville européenne a un sens dans le contexte spatial de la ville : elle dit à tous les passants de la ville : « ici, dans ce lieu spécifique de la cité, tout est organisé pour que le citoyen voyageur puisse se préparer à voyager et prendre le train ». La gare, en tant que site interne et spécifique de la ville européenne, représente bien ce que la sociologie interprétative et le courant culturaliste appellent : une «situation idiomatique standard». La communication de la « gare » est faite « en général », à tous les acteurs sociaux humains acculturés à l’occidental. Si, dans la rue d’une ville, un passant me demande si je peux lui indiquer où est la gare, sa communication explicite me demande donc de lui indiquer un chemin, mais il m’en dit beaucoup plus, car je suis en droit de conclure sans beaucoup me tromper : « qu’il a quelque chose à faire avec ce qui touche un voyage en train » (accueillir quelqu’un, se renseigner, retirer un billet, prendre lui-même le train (surtout s’il a une valise), acheter un sandwich ou un journal (comme un voyageur)…). Typologie des situations-problèmes fondamentales
Tableau des types des situations-problèmes fondamentales
Chaque situation concrète est composée de plusieurs de ces problématiques canoniques. En effet, chaque siuation concrète combine des modalités d’existence et des enjeux fondamentaux. La situation managériale, par exemple, du point du responsable, est une situation qui rassemble six problématiques. Selon les moments du management, telle ou telle problématique est émergente et se propose avec force au manager.
Tableau des problématiques de la situation de management
4– Le rôle de la situation-problème dans les activités humaines Pour le dire autrement, la situation et sa problématique, c’est la configuration d’un ensemble « d’éléments significatifs pertinents », de l’ordre des idées ou d’ordre matériel, porteuse d’une interrogation pour l’acteur. Cette interrogation émerge à travers des processus d’interprétation divers mis en œuvre par l’acteur qui est engagé dans un cours d’activité. Cet acteur définit ainsi une partie du monde, suffisante pour que ses activités immédiates prennent un sens pour lui, et lui permettent de tenter de résoudre la « problématique » posée par la situation. Le patron réunit ses chefs de service et les chefs projet, ce matin dans une réunion exceptionnelle (non habituelle). Il veut « faire le point sur les projets en cours ». Je suis concerné car je suis chef de projet. Mon chef de service et les autres chefs de service sont présents. Les autres chefs de projet aussi. La situation, pour moi, est composée de ces supérieurs et de mes collègues physiquement présents. Elle est composé aussi de leur mines sérieuses et attentives. De cette atmosphère un peu tendue et assez inhabituelle chez nous. Elle est aussi composé de tous les documents que je connais et qui ont trait aux « projets » de l’entreprise : les notes d’orientation stratégique confidentielles de la direction, les notes de définition des projets, ma lettre de mission en tant que chef projet, tous les documents de mon dossier-projet qui font acte de l’avancée de mon groupe… Ces « éléments » de la situation sont ceux qui s’imposent à moi comme étant « pertinents ». De nombreux autres éléments de la situation objective ne sont pas perçus par moi, car ils n’ont pas d’importance. Les éléments perçus ont du sens car ils définissent la situation pour moi au début de la réunion. Une problématique s’impose à moi, en ce début de réunion. Elle se formule ainsi : « qu’est-ce que veut le chef au sujet de ces projets et qui puisse concerner tant de monde ? ». J’ai essayé d’en savoir plus avant la réunion, mais mes collègues sont comme moi, dans l’expectative. Au niveau collectif, la problématique situationnelle est l’ensemble des questions qu’une situation pose à des acteurs immergés dans cette situation et qui en font une certaine lecture, compte tenu des relations entre leur « orientation d’esprit », leurs activités en cours et les éléments pertinents qui se configurent du fait même de leur situation biographique et de la situation donnée-construite. Le « problème à résoudre » peut, bien entendu, comme le sociologue Goffman le signalait, être de définir la situation elle-même. Les propriétés de la situation-probléme C’est à partir des propriétés de la situation-problème que nous pourrons envisager ses utilisations professionnelles. La situation-problème sert de contexte à toute activité Toute activité (conduite et communication) d’un « acteur social » (sujet, groupe, organisation...), se déroule dans une situation qui lui sert naturellement d’environnement. Dans le langage commun, la notion de situation, signale les conditions générales -et le plus souvent matérielles- qui entourent l’action et qui lui servent de décor. Cette situation pose des contraintes et se réfère toujours plus ou moins à des situations « de même genre », situations que connait, de par son expérience, l’acteur. La situation-problème n’a pas de définition objective La situation -dans un sens général- n’existe pas. Elle est toujours « situation et problème principal pour un acteur ». Cela veut dire qu’elle existe, dans une certaine définition des éléments essentiels qui la composent (« éléments significatifs ») et qui donnent la signification pour l’acteur social en question. « La situation-problème-pour-un-acteur » ne peut être définie que par l’acteur, à travers ses activités diverses (processus de perception, d’intuition, de mise en œuvre de connaissances, d’évaluation, de décision,...), et pour ses projets et ses enjeux. La « situation pour l’acteur » est donc un découpage subjectif du monde par l’acteur pour rendre celui-ci significatif pour lui. La situation-problème est composée « d’éléments significatifs pertinents » pour l’acteur Un « élément significatif pertinent » d’une situation-problème est une donnée humaine, idéelle ou matérielle, présente dans une situation et qui, compte tenu des activités en cours, des orientations d’esprit et d’autres éléments significatifs de la situation avec lesquels elle forme une configuration, apparaît, à un ou plusieurs acteurs, avec une signification subjective particulière qui la met en avant et la fait devenir constitutive de la situation vécue, alors que d’autres données, présentes également et dites objectives, de cette même situation, ne sont pas prises en compte dans la définition de la situation parce que n’ayant aucun sens pour ce ou ces acteurs (ils sont « hors de propos »). « L’élément significatif pertinent » n’est donc pas une donnée de la situation, mais une émergence signifiante. Il définit, avec les autres éléments significatifs pertinents de la situation, la « problématique de la situation » pour l’acteur. Il est porteur d’une « signification » et il est, d’une certaine manière aussi, cette signification. Il intervient donc dans le raisonnement immédiat de l’acteur en situation et en action pour la poursuite de son activité. La situation-problème est liée aux activités des acteurs La « situation-problème pour l’acteur » est corrélative des activités mentales et physiques de cet acteur dans la situation. La « situation pour l’acteur » prend forme dans le courant de ses activités affectivo-cognitivo-physiques. L’acteur et la « situation pour lui » ne forment qu’une seule entité systémique. Chaque intervention sur l’une ou l’autre des sous parties du système (l’acteur et la situation), entraînant un remaniement de l’ensemble, c’est-à-dire affectant l’autre élément et la dynamique qui relie les deux éléments. La situation-problème contient toujours une problématique principale pour un acteur Chaque situation s’enchassant dans une série de « cadres », a autant de problématiques que de cadrages possibles. Ou la problématique s’impose ou elle est « standard » et les acteurs sont implicitement d’accord sur elle (et donc sur la définition de la situation) ; ou les problématiques sont plurielles et les acteurs doivent d’abord (implicitement ou non) se mettre d’accord sur la problématique qu’ils veulent traiter. La situation-problème est à la base des phénomènes d’interprétation Le sens naît toujours d’une « mise en relation » et les premiers éléments de cette mise en relation sont naturellement les composants de la situation dans laquelle se déroule l’échange. Cette proposition est désormais une évidence pour les sciences humaines, tant de nombreuses recherches ont signalé l’importance primordiale de cette « contextualisation » (mise en relation avec un contexte) dans la genèse du sens des phénomènes. Non seulement les contextes contribuent à forger la signification des échanges, mais contextes et significations se construisent à travers les échanges eux-mêmes. Elles ne sont donc pas des « données », mais des « émergences ». Un « moteur fonctionnant avec très peu de carburant » signifie « opportunité marketing formidable » pour un constructeur automobile qui s’efforcera d’en acheter en priorité le brevet et signifie « risque de chute brutale des recettes » pour les pays producteurs de pétrole. L’information en tant que sens de quelque chose (un discours, un texte, une image, une conduite...), portée par quelque chose (un discours, un texte, une image, une conduite...), n’existe donc que par sa contextualisation pour des acteurs. 5– Les éléments significatifs de la situation-problème comme aide à la décision et à l’action Enjeux, projets, problèmes à traiter et situation-problème Définir une situation-problème, c’est choisir, dans un environnement donné, les « éléments pertinents » pour traiter cette situation-problème. La définition de la situation se fait donc en fonction du problème à traiter. Il y a une interaction constructive récursive entre la définition de la situation-problème et le problème à traiter. Si, sur un chantier du bâtiment, le contremaître demande à un apprenti maçon d’aller chercher une bière pour le casse-croûte, les éléments pertinents de la situation - pour-ce problème- sont l’endroit où il peut trouver de la bière au plus près, si le point de vente est ouvert, s’il doit y aller à pied ou en voiture... La question de savoir quel est l’architecte de la maison, si elle sera finie dans les délais, ... n’a pas de sens dans cette situation définie de son point de vue présent. Ces derniers éléments n’entrant pas dans la définition de la situation. Dans une situation-problème, l’acteur, être biographiquement informé, est dans un « cours d’action » qui oriente sa perception de la situation, laquelle se remodèle sans arrêt tout au long de ses activités. Le « problème » qui se pose à l’acteur vient de la finalité de ses activités et aussi des propositions d’interactions et des significations d’usage aussi que lui proposent les éléments pertinents de la situation qui surgissent tout au long de ses tentatives de résolution de la situation. Il y a une récursivité existant entre la définition de la situation par l’acteur (et donc les propositions d’interaction rencontrées venant des « éléments pertinents ») et les activités en situation de l’acteur. Rôle des « éléments significatifs » de la situation-problème Un élément pertinent de la situation-problème, à travers sa signification, offre à cet acteur des potentialités d’interactions et un certain nombre de connaissances incorporées qu’il peut activer et sur lesquelles il peut s’appuyer pour agir. Par exemple, lorsque je suis à table et que je veux couper du pain ou autre chose, un couteau me propose la signification : « je peux servir à couper le pain », il me propose aussi une manière de me servir de lui car mon expérience a mis en lui un usage classique et d’autres informations que son apparence me signale. Ainsi, les processus qui mènent à l’action finalisée, prennent appui sur les « objets cognitifs » pertinents de la situation. Certains théoriciens, comme Hutchins (1994), vont jusqu’au bout du raisonnement en remarquant que ces « objets cognitifs », dépositaires d’un savoir et proposant des types d’interactions, sont organisés en ensembles ou systèmes. Le cockpit d’un avion, ou le groupe des ingénieurs d’une entreprise sont typiquement de tels « systèmes de cognition distribuée ». Ces ensembles écologiques permettent à ceux qui les habitent de raisonner avec leur aide. L’esprit est donc, en partie, en dehors de nous, il est aussi « incorporé » dans des objets et dans des institutions. Les raisonnements et les décisions prises par les acteurs sociaux s’appuient donc sur des « objets cognitifs externes ». Les « affordances » (significations et propositions d’interactions) des objets cognitifs reposent, d’une part, sur leur « contenu cognitif » (celui qui a été appris par acculturation) et, d’autre part, sur les finalités des actions-en-cours des acteurs (les acteurs étant toujours engagés dans des résolutions de problèmes). Reprenons, pour bien faire comprendre cela, l’exemple classique donnné par L. Quéré. Étant poursuivi, dans un champ par un taureau, un arbre nous apparaît -dans cette situation et dans cette problématique d’échapper à l’animal- comme un objet physique nous offrant la possibilité de grimper dans ses branches. L’offre de grimper est la proposition d’interaction de l’arbre, elle est corrélative de la signification prise par cet arbre dans ce cours d’action : refuge contre l’attaque du taureau. Cette offre de grimper et cette signification (cette « affordance ») apparaissent dans ce cours d’action et dans cette situation, mais, elles étaient aussi contenues auparavant dans l’arbre, car nous savons, de par expérience, que l’on peut grimper dans les arbres et que, se réfugier dans un arbre, est une manière d’échapper à un danger. L’arbre, objet physique, est une seule et même entité que l’arbre et sa signification dans la situation : « refuge ». Le sujet en action met en relation les éléments constitutifs de la « situation pour lui » (ici il ne « voit » pas la beauté de la campagne ni le frais ruisseau qui traverse le champ) et « décide » de grimper dans l’arbre pour échapper à l’animal. Le raisonnement aboutissant à cette décision n’est pas, alors, le résultat d’une succession « d’inférences » se passant dans la tête de l’acteur à partir de « représentations » lui venant du monde extérieur. Il est une construction élaborée à travers une mise en relation des « objets cognitifs » qui apparaissent dans son « champ de vie ». Dans l’exemple ci-dessus du promeneur poursuivi par un taureau, la décision de grimper dans l’arbre est le résultat de la relation émergente entre les « objets cognitifs » constitutifs de la situation dans son cours d’action et son projet d’échapper au taureau : le danger du taureau, l’arbre et sa signification. Cette structuration de la situation fait surgir le « sens positif » de l’action à faire : « grimper dans l’arbre ». Les finalités de l’action en situation : la résolution des problématiques Dans une situation-problème, les conduites expressives ont alors plusieurs finalités : participer à la construction d’une nouvelle définition de la situation, se positionner, exprimer des enjeux, valider ou invalider des normes sociales..., et elle sert aussi, et à travers les interventions précédentes, à permettre aux acteurs de résoudre la problématique situationnelle, dès que celle-ci est communément appréciée. Dans cette conception, la communication, les différentes formes d’activités (parole, attitude, conduite, ensemble de conduites, enchaînements divers,...), mises en oeuvre par un acteur social (individu, groupe, institution...), sont à concevoir comme des éléments de solution que l’acteur tente de mettre en œuvre face au(x) problème(s) qui constitue(nt) pour lui la trame de la situation dans laquelle il se trouve. La « cognition distribuée », a montré que la « conduite en situation » n’est pas le résultat exclusif d’une délibération intrapsychique (à l’intérieur de la tête) ou le résultat de la mise en oeuvre d’un programme d’actions pré-cablé et lié à des valeurs et à des normes incorporées dans l’acteur. La conduite en situation s’appuie, certes, sur des éléments intra-psychiques de connaissances de la situation dans laquelle l’acteur se trouve (cadre de référence culturel standard), mais elle s’appuie aussi, comme nous l’avons vu ci-dessus, sur des éléments normatifs présents dans la situation et dont l’acteur ne peut pas ne pas tenir compte (règles sociales, en particulier). Elle s’appuie encore sur des éléments dits « éléments-significatifs » de la situation. Ces éléments significatifs, constitutifs de la situation-pour-l’acteur, lui proposent de réaliser avec eux des activités possibles, alors que d’autres sont impossibles. De même, l’analyse plus ou moins intuitive ou rationnelle de la situation pour l’acteur, s’appuie sur les idées qu’il se fait des autres acteurs, de leurs intentions perceptibles à travers leurs actions en cours, de leurs enjeux et de leurs réactions possibles, sur les idées qu’il se fait des situations qu’ils construisent à partir de la « situation » soi-disant partagée et sur d’autres éléments qui apparaissent comme constitutifs de la problématique de la situation. Les constituants de la décision sont donc largement répartis dans la situation. Considérons une situation de réunion inhabituelle, par le patron, des chefs de service et de tous les chefs projet. Pour un certains nombre de raisons stratégiques explicitées, le patron vient d’exposer sa décision de réduire de moitié les groupes projets pour libérer de l’activité à mettre au service d’une opération urgente d’envergure. Les projets qui vont tomber sont ceux qui sont à plus de six mois d’aboutir. Lorsque je vais prendre la parole dans le tour de table pour dire si je pense que l’on doit abandonner mon projet ou le poursuivre ma décision concernant les arguments que je vais présenter devra tenir compte des réactions de mon chef de service aux propositions que feront les deux collègues de mon propre service qui auront parlé avant moi. C’est en partie sur ces éléments qui vont apparaître dans le débat que ce qui est important pour moi de choisir va émerger avec plus ou moins d’évidence, compte tenu de mon choix de faire tout ce qu’il faut pour aider mon chef de service dans son positionnement interne. Caractère auto-régulé de l’activité en situation « L’activité en situation » est une sorte de fiction, car elle est la photographie, à un moment donné, de l’activité en cours, d’un acteur en situation. Mais rien ne reste figé : la situation est transformée par l’activité de l’acteur, cette transformation modifie en boucle les potentialités qui s’offrent à lui et donc les décisions d’actions à effectuer face à une problématique situationnelle elle aussi évolutive. Les neurophysiologistes, qui ont toujours pensé que l’activité étaient « déterminée » par la perception, commencent à comprendre que l’activité est essentiellement le résultat des intentions et des activités qui vont avec ces intentions. Ces deux éléments participant à la construction d’une situation-pour-l’acteur. « Le cerveau, dit Berthoz, est un simulateur d’action, un émulateur de réalité » (Berthoz, 2004). 6– Les activités de transformation de la situation L’activité (conduites ou communications) d’un acteur aux prises avec une situation-problème peut être comprise comme un processus qui vise à transformer divers éléments pertinents constitutifs de la situation d’un autre acteur ou à appeler, dans la vision individuelle de la situation de cet autre acteur, des éléments pertinents nouveaux. C’est par l’intermédiaire de la modification des éléments significatifs de la situation que cette activité transforme la situation-pour-l’autre et vise à le faire agir autrement. En effet, l’activité transforme les significations des éléments de la situation et donc, la situation elle-même, et cette transformation change les modalités de raisonnement de l’autre acteur. Exemple En cette fin août, des promeneurs du dimanche, en montagne, croisent des randonneurs qui redescendent rapidement des sommets. Comme ils se connaissent, étant en vacances dans le même hôtel, ils échangent quelques mots. Les randonneurs font remarquer que les quelques nuages qui viennent de se former au dessus des sommets sont annonciateurs d’orage violent et que compte tenu de leur vitesse d’évolution, cela ne leur laisse qu’une heure ou une heure trente environ pour se mettre à l’abri. Pour les promeneurs, avant leur dialogue avec les randonneurs, les nuages qui venaient de se former et qui évoluaient, n’étaient que des éléments sans importance de la nature qu’ils admiraient. Ils n’étaient même pas vraiment perçus. Ils étaient fondus dans le décor. La pente qu’ils gravissaient, par contre, avait plus de signification que les nuages. Compte tenu de leur peu d’entraînement, elle les faisait souffrir et ils se demandaient jusqu’où ils pourraient la monter. La conversation, compte tenu de leur préoccupation banale, dans cette situation vacancière, de ne pas gâcher leur promenade, fait surgir une menace précise. Les nuages prennent justement alors cette signification de : « menace réelle d’orage qui risque de nous gâcher la promenade ». Ces nuages deviennent un « élément significatif » de leur situation de balade. La situation de promenade toute entière a changé de sens pour les promeneurs sous l’impact de cet « élément significatif ». Les « nuages porteurs d’orage » ont, en effet, restructuré toute la situation. La nouvelle situation offre aux promeneurs une nouvelle problématique qui tourne autour de l’interrogation : « comment faire pour échapper à l’orage ? ». Ils vont, sans doute, choisir de redescendre le plus vite possible, en surveillant sans arrêt, l’évolution des nuées. 7– Conclusion Dans l’approche des activités humaines par les « situations-problèmes », l’existence de quelque chose qui est à l’intérieur du psychisme et qui détermine les orientations des activités de l’homme -et même ces activités concrètes- apparaît donc extrêmement lié à des théorisations psychologiques qui étaient en vogue à la fin du 19 ème siècle (Freud écrit dès1885). La théorisation contemporaine de l’action nous mène vers une toute autre compréhension de l’action humaine. L’action est liée aux enjeux de l’acteur dans la situation et aux éléments significatifs pour lui qui définissent cette situation. Ses activités en situation font émerger les significations de ses propres actions et réorganisent les significations des éléments de la situation, jusqu’à définir une autre situation. C’est sur ces nouvelles bases conceptuelles qu’il faut s’efforcer de repenser les interventions que tous les professionnels peuvent avoir pour résoudre les différents problèmes qui se posent à eux. Bibliographie Adler A., (1927), Pratique et théorie de la psychologie individuelle comparée, Payot, 1961. Anscombe E., L’intention, in : Les formes de l’action. Sémantique et sociologie, sous la dir. de Patrick Pharo et Louis Quéré, éd. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1990, pp. 257-266. Berger P. et Luckman T., 1966, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, 1986. Berthoz, Le sens du mouvement, Odile Jacob, 1997. Berthoz, Au début était l’acte, in : Sciences humaines, n°44, mars-avril 2004, pp. 18-19. Connein B., Peut-on observer l’interprétation ?, in : Les formes de l’action. Sémantique et sociologie, sous la dir. de Patrick Pharo et Louis Quéré, éd. de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1990, pp. 311-334. 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