1– Définition
La médiation réalisée par les normes culturelles au sujet d’un phénomène quelconque, est un processus de contextualisation. Ce processus (initialisé par un acteur), prend appui sur la relation des acteurs sociaux, participants d’une culture partagée, avec les normes de cette culture. Il consiste à modifier la situation partagée en appelant certaines normes ambiante, mais non prégnantes, dans la situation.
A travers ce changement des normes, le processus de médiation conduit à une modification de la définition de la situation pour les acteurs. En effet, le « contexte normatif » de cette situation est modifié, et, par voie de conséquence, la situation elle-même est modifiée. Cette modification entraine alors à une modification du sens de ce qui se passe dans la situation puisque celle-ci a changé et que le sens est relatif à la situtaion qui sert d’arrière plan à ce qui se déroule.
La médiation normative culturelle travaille donc essentiellement, comme son nom l’indique, à partir des normes sociales du « contexte normatif » de la « situation pour un acteur ». La médiation des normes culturelles apparait comme une sorte de contextualisation réalisé grâce à un travail sur les normes culturelles. C’est ainsi qu’un certain nombre de « processus de recadrage » consistent exclusivement à faire intervenir, pour réinterpréter la situation, de nouveaux cadres normatifs.
Les finalités de ce travail de médiation culturelle normatif sont l’intercompréhension et la participation à une identité culturelle. Pour parvenir à l’intercompréhension, la médiation culturelle participe à la fabrication d’un sens partagé. Pour parvenir à la construction d’une identité culturelle, la médiation culturelle fabrique du lien collectif.
2– Les finalités de ce travail de médiation culturelle
L’intercompréhension
Tous les processus de médiation par les normes culturelles concourent à permettre aux acteurs sociaux de comprendre, avec un certain nombre de significations identiques, les phénomènes qui constituent la trame de leurs activités en situation.
La médiation normative culturelle, en appelant dans la situation les référents culturels collectifs partagés, par définition, par les acteurs, permet à ces acteurs d’avoir au moins un même contexte interprétatif de référence : le contexte culturel des normes. Par delà leurs interprétations individuelles, cette « médiation culturelle » leur offre donc la possibilité d’avoir des interprétations communes, base de leur intercompréhension mutuelle.
Le lien social
Tous les processus de médiation par les normes culturelles concourent aussi à façonner le lien d’intégration de l’acteur individuel à un groupe social. Le partage des référents culturels de base (normes, valeurs, règles, habitudes...) constitue ce que l’on appelle en psychologie sociale le « noyau culturel identitaire » (Mucchielli, 2009). Ce « noyau culturel identitaire » fonctionne ensuite comme une grille privilégiée d’interprétation des phénomènes. On conçoit qu’une « grille commune d’interprétation », fournissant des décodages homogènes, renforce la cohésion culturelle entre les acteurs.
3– Formes et modalités de fonctionnement de ce processus de contextualisation
Les processus de médiation par les normes culturelles sont d’abord tous les travaux psychiques interprétatifs individuels de mise en relation, conscients ou non conscients pour la plupart, qui permettent à des acteurs sociaux de confronter leurs projets, leurs paroles, leurs actions, leurs pensées, la situation présente et à venir..., avec les normes et codes culturels déjà là, et plus ou moins explicites, du collectif dans lequel ils se trouvent. Cette confrontation fait surgir un sens social applicable à leurs activités. Ce sens, qui sera donc aussi attribué par les autres à leurs actions, leur permet de faire une évaluation. Ceci nécessite naturellement de leur part une certaine connaissance des codes et normes culturelles. Ces processus leur assurent une relative compréhension partagée avec les autres acteurs de ce qui se passe et de ce qu’ils font dans la situation. Ces processus assurent aussi l’articulation entre la dimension individuelle des acteurs et leur nécessaire insertion dans le collectif et le social ambiant.
Les processus de médiation par les normes culturelles concernent aussi des activités collectives, c’est-à-dire faites conjointement par les acteurs. Ce sont alors toutes les activités de référencement, faites par les acteurs participant d’une situation collective, qui visent à proposer le cadre normatif culturel de la situation dans laquelle se trouvent les protagonistes. En ce sens, les processus « actifs » de médiation culturelle comprennent tous les phénomènes de convocation des règles et des normes, toutes les références faites à des valeurs communes, tous les phénomènes d’évocation des habitudes collectives ou des représentations partagées, tous les appels implicites à des éléments normatifs sensés être partagés, ...
Les échanges, le dialogue, les confrontations d’idées (donc la communication au sens large)..., concourent à fabriquer des référentiels collectifs partagés. Les équipes et les groupes cohésifs comme les grandes collectivités et les nations sont toujours le siège de débats qui fabriquent, par delà les dissensus repris et dépassés eux aussi en consensus, des consensus normatifs. Ces consensus normatifs s’intègrent au référentiel culturel commun. Autrement dit, le normatif culturel est quelque chose qui est toujours en évolution et transformation, compte tenu d’ailleurs aussi des nombreuses influences des éléments situationnels interagissant avec les acteurs sociaux dont nous parlons. La médiation culturelle concerne toutes les procédures et modalités d’activités faites par les acteurs sociaux qui concourent à interpeller ce référentiel pour le rendre plus présent et plus efficace dans l’interprétation des phénomènes de la situation.
Ces processus de médiation culturelle ont un rapport avec les phénomènes dit « d’acculturation » qui assurent l’intégration, par des acteurs sociaux nouveaux, de toutes les normes et règles sociales ambiantes d’une culture, préexistantes et partagées par un collectif de partenaires porteurs de ces normes. Cette assimilation culturelle des normes se fait à travers des processus décrits par la psychologie sociale comme : l’apprentissage vicariant (on apprend en regardant les autres faire), l’imitation (on fait comme on voit faire), l’éducation (des situations d’apprentissage sont socialement organisées, commentées et sanctionnées), les essais et erreurs (on corrige soi-même les essais infructueux faits)... La médiation culturelle présuppose une culture de référence et une acculturation à cette culture. Elle fonctionne à l’inverse de l’acculturation qui est une assimilation. La médiation par les normes culturelles, comme nous l’avons vue, est une interpellation des éléments du contexte culturel pour les rendre plus prégnants dans la situation et faire que leurs capacités interprétatives s’imposent à la collectivité des acteurs en présence.
Les phénomènes des modes vestimentaires sont des phénomènes sociaux saturés en processus de médiation normative culturelle. La tenue adoptée par les membres d’un groupe se réfère en effet à des règles et à des normes collectives implicites du groupe. Le respect de règles (il faut avoir des vêtements de telle marque ou de telle forme, il faut porter tel ou tel accessoire vestimentaire) et de tabous (on ne doit pas porter ceci ou cela), s’imposent à tous les membres du groupe. L’habillement est alors une communication généralisée (un langage) qui signifie (qui dit) l’appartenance revendiquée au groupe. Les membres du groupe reconnaissent un membre de leur communauté à ces signes extérieurs d’habillement. Il en est de même, la plupart du temps, pour les membres extérieurs au groupe qui reconnaissent ceux qui font partie du groupe en question. Les significations : « il est du groupe » ou « il n’est pas du groupe », émergent de la mise en relation, par les acteurs sociaux, de la tenue vestimentaire visible avec les normes sub-culturelles du groupe définissant la mode.
La sociabilité de la vie quotidienne repose aussi sur des processus permanents de médiation normative culturelle. Les activités quotidiennes des personnes que l’on croise, que l’on côtoie, avec qui l’on travaille..., prennent sens en fonction de toutes les normes de la vie sociale et professionnelle que nous portons en nous et que nous partageons avec nos concitoyens. On comprend ce que fait l’autre parce que l’on rapporte son activité visible à une « situation idiomatique standard » (E.T. Hall, 1971), définie par la culture (aller à son travail, chercher à faire réparer son ordinateur, participer à une réunion de travail...) et aux normes sociales qui régissent les conduites dans ces situations standards (Berger et Lukmann, 1986 ).
Les médias audio-visuels et électroniques interactifs font comprendre ce qu’ils veulent faire comprendre à des assemblées de publics dits « récepteurs » en s’appuyant, en particulier, sur les règles implicites culturelles : celles du langage parlé, des usages des images, de la mise en scène, des effets de successions et d’utilisation des interactions, ainsi que sur d’autres modalités culturelles et partagées d’usage des signes. Les « effets d’incompréhension » ou « d’interprétations non voulues » de la part des publics viennent du fait que des sous-groupes de ces publics ne partagent pas les normes implicites culturelles des « émetteurs ». La médiation culturelle, faite à la réception, prend un autre référentiel culturel dit « hétérogène » à celui de l’émetteur.
Chaque langue, par exemple, avec ses règles implicites de constitution des paroles intelligibles, des récits plausibles..., ses tournures idiomatiques..., fournit un référentiel culturel préexistant aux acteurs par rapport auquel ces acteurs sociaux, au cours de leurs échanges, se situent. La description, l’explication de l’action, le récit, le plaidoyer, l’argumentation,.., se font en rapport avec des règles implicites de manipulation langagière de la réalité sociale.
4– Exemples explicitant le fonctionnement de la médiation normative culturelle
Exemple 1 : tromper la police
Voyons comment fonctionne la médiation culturelle sur quelques exemples. Reprenons la situation dite « des cambrioleurs manipulateurs » rapportée par I. Goffman (1991, pp. 251-252).
« Une seule fois seulement nous l’avons échappé belle. Nous avions démarré en trombe, nous étions trois hommes devant et le siège arrière était bourré de marchandises. Tout à coup, une voiture de police apparut au coin de la rue. Elle se dirigeait sur nous, puis nous croisa. Elle se baladait, simplement. Mais brusquement je vis dans le rétroviseur qu’elle faisait demi-tour. Je savais que les flics nous diraient d’arrêter, car en passant ils avaient remarqué que nous étions des Noirs, et les Noirs n’avaient rien à faire dans ce quartier à cette heure-là. On était dans de sales draps : il y avait beaucoup de cambriolages à Boston ; nous n’étions pas les seuls à opérer, loin de là. Mais je savais qu’un Blanc imagine difficilement qu’un Noir puisse être plus fort que lui. Avant que les flics nous intiment l’ordre d’arrêter, je fis signe à Rudy de stopper. Je refis mon numéro de jadis : je sortis de la voiture et, d’un geste de la main, fit signe à l’autre véhicule. Je demandais, en trébuchant sur les mots, comme n’importe quel pauvre Noir qui a perdu son chemin, comment rejoindre tel endroit, à Roxbury. Ils me donnèrent le renseignement et s’en furent vaquer à leurs affaires pendant que nous allions vaquer aux nôtres ».
Dans cette situation, l’enjeu des Noirs, qui sont effectivement des cambrioleurs et que tous les indices évidents de contextualisation spatiale et temporelle désignent comme cambrioleurs (plusieurs Noirs dans une voiture, dans un quartier où ils n’ont rien à faire, la voiture chargée à l’arrière de « marchandises », beaucoup de cambriolages dans ce quartier...), est de ne pas se faire arrêter. Pour cela, ils vont faire accepter aux policiers une définition de la situation dans laquelle ils sont de « pauvres Noirs » (au sens de : bêtes, pas malins, inintelligents) s’étant égarés et non des cambrioleurs pris quasiment sur le fait. Les efforts du principal acteur noir visent donc à faire accepter cette définition aux policiers. Le chef du trio des Noirs fait alors une mise en scène reposant sur une succession d’actions formant une sorte de discours : il fait arrêter la voiture, il sort de la voiture et va au devant des policiers, il s’adresse aux policiers en trébuchant sur les mots, il demande son chemin... Toutes les significations émergentes de cette communication généralisée sont médiatisées par les normes culturelles partagées par les protagonistes. S’arrêter, alors que, lorsque l’on est coupable, on doit se sauver devant les policiers (norme habituelle de conduite), fait apparaître, pour les policiers, la signification : « ils ne se sentent pas coupables ». Il en est de même de l’action de descendre de voiture et de se diriger vers les policiers : un coupable de vol ne va pas comme cela directement vers des policiers. Cette activité renforce donc la signification que nous venons de voir. Cette interprétation de l’action du Noir s’appuie sur la même norme de conduite que précédemment. S’adresser aux policiers en trébuchant sur les mots fait apparaître, pour les policiers, la signification : « ils (les voleurs présumés à contrôler) se conduisent normalement comme tous les Noirs des U.S.A qui ont peur des policiers blancs ». La signification : « Noirs “normaux” » apparaît donc. L’action de demander son chemin fait encore appel à une norme sociale : celle qui désigne les policiers locaux comme étant au service des citoyens et spécialement pour les renseigner sur les chemins dans la ville. Le fait que le Noir demande son chemin aux policiers fait donc surgir, toujours pour les policiers, la signification : « citoyens normaux demandant normalement leur chemin à des autorités reconnues pour leurs capacités d’aide en cette matière ». Mais il nous faut aussi remarquer la principale médiation culturelle des normes sur laquelle toute la crédibilité de cette mise en scène pour les policiers repose. Nous sommes aux U.S.A, dans les années 50-60, et le mépris des Blancs pour les Noirs est fort. La norme sociale partagée par la plupart des « Blancs » est du genre : « les Noirs ne sont pas intelligents ». Cette croyance est connue du Noir qui pilote la mise en scène. Il le dit d’ailleurs en exprimant : « qu’un Blanc imagine difficilement qu’un Noir puisse être plus fort que lui ». Il s’appuie donc sur cette norme pour faire sa mise en scène. La mise en scène ne peut pas alors être perçue par les policiers comme mise en scène manipulatrice car elle demande de l’intelligence que les Noirs, par définition culturelle, ne peuvent avoir. La communication généralisée, faite par le Noir chef du groupe, est constituée par un ensemble de conduites, de paroles et d’attitudes. Tous les éléments de cette communication généralisée font appel à des normes sociales. C’est par rapport à ces normes sociales -qui forment l’arrière plan de la situation- que les significations attachées à la communication des Noirs apparaissent pour les policiers. Ces significations sont finalement validées parce que les policiers ont intégré la norme de la « bêtise » des Noirs incapables d’une réflexion débouchant sur une manipulation sophistiquée.
Recadrage et contextualisation de l’action
Nous avons dit que la communication généralisée du Noir transformait la définition de la situation pour les policiers. D’une situation de « rencontre de cambrioleurs à interpeler », elle devient une situation de « pauvres Noirs perdus à renseigner sur leur chemin ». Il revient au même de dire que la communication généralisée du Noir a « recadré » l’action en cours des Noirs pour la faire apparaître autrement aux policiers. Une action de « fin de cambriolage » est devenue une action de « perte de son chemin dans un quartier inconnu ». Cette redéfinition de la situation (ou ce « recadrage ») peut être aussi définie comme une nouvelle contextualisation de l’action.
Au début du cas rapporté, l’ensemble des éléments pertinents de la situation définissent une « forme » situationnelle qui fait apparaître la présence des Noirs dans leur voiture comme éminemment suspecte aux yeux des policiers. Cette « forme » est constituée des éléments significatifs suivants : 1) quartier résidentiel de Blancs dans lequel les Noirs n’ont rien à faire - 2) voiture occupée par trois Noirs dont l’arrière est chargée de marchandises - 3) quartier dans lequel de nombreux cambriolages ont eu lieu. C’est en fonction de ces éléments que la présence des Noirs est suspecte et les désigne comme cambrioleurs en fuite.
Ce contexte situationnel est changé après la communication généralisée du Noir. Ce qui est d’abord travaillé par cette communication généralisée, c’est la définition des Noirs pour les policiers. Ils ne sont plus des voleurs mais des « imbéciles de Noirs qui se sont perdus dans un quartier où ils savent qu’ils n’ont rien à faire et qui tremblent pour cela et d’autres choses devant la police ». Cette nouvelle définition du positionnement des Noirs va reconfigurer l’ensemble des significations attribuées aux éléments de la situation. La « forme » de la situation devient alors la suivante : 1) quartier résidentiel de Blancs dans lequel les Noirs n’ont rien à faire puisqu’ils se sont perdus - 2) voiture occupée par trois Noirs dont l’arrière est chargée de marchandises, ce qui n’est pas étonnant vu les commerces de toutes sortes que font les Noirs - 3) quartier dans lequel de nombreux cambriolages ont eu lieu, ce qui rend ces Noirs craintifs devant la police. Pour arriver à cette reconfiguration des significations portées par les éléments clés de la situation, le Noir chef de la bande, montre bien aux policiers qu’ils ne sont pas des voleurs : ils s’arrêtent d’eux-mêmes en voyant la police (puisqu’ils n’ont rien à se reprocher), ils vont au devant des policiers (puisqu’ils ont un renseignement à demander), ils tremblent comme n’importe quel Noir devant un policier Blanc (puisqu’ils sont normaux), ils demandent leur chemin (puisqu’ils sont suffisamment bêtes pour se perdre alors qu’ils n’ont rien à faire là).
Il est intéressant de voir que cette recontextualisation, part de la conclusion de la contextualisation de départ qui fait apparaître les Noirs comme des cambrioleurs, qu’elle détruit et reconstruit ensuite ce dernier élément de la situation (le rôle des Noirs) et qu’autour de cette reconstruction et pour que cette reconstruction « tienne », tous les éléments de la situation de départ prennent une autre signification pour les policiers. On voit que cette reconfiguration du sens fonctionne comme en théorie de la forme : un élément changeant de signification entraîne la reconfiguration du tout et l’émergence d’un nouveau sens global. La « forme situationnelle » et son sens sont liés car la forme situationnelle c’est aussi le sens, le sens surgissant de la prise de forme elle-même.
Dans certains cas, particulièrement étudiés par Goffman (1991), plusieurs « cadres d’expériences » interprétatifs culturels peuvent être en concurrence. Les acteurs entament alors, en préalable à la définition commune du cadre (alignement), une lutte, plus ou moins implicite, pour imposer les normes culturelles qu’ils veulent voir prendre en considération dans la situation.
« Un amuseur public (Lenny Bruce) est en procès pour obscénité... On laissa au jury le soin de prononcer le verdict après avoir entendu le mot et l’histoire impubliables de Bruce de sa propre bouche, dans un enregistrement de dix- huit minutes de son spectacle du 4 octobre 1961.
« Ce spectacle est de la haute comédie » annonça Bendisch, l’avocat de Bruce, avant de mettre l’appareil en marche et de commencer la représentation. « Je demanderai qu’on donne à l’assistance le droit de réagir à l’humour. Il ne serait pas humain de ne pas le faire ». Le juge Horn n’attendit pas que Bendisch ait fini : « Nous ne sommes ni au théâtre ni au spectacle. Je vous demande de vous contrôler et de maîtriser vos émotions ». L’avertissement était solennel et la représentation le fut également. Personne ne rit et c’est à peine si l’on put déceler la trace d’un sourire sur le visage de certains spectateurs devant l’humour ravageur de Lenny Bruce » (Goffman, 1991, pp. 78-79).
On voit comment le juge, en s’appuyant sur son statut et sur les normes du lieu (le tribunal), essaie d’imposer à l’assistance un certain cadre interprétatif de la scène comique.
Signalons, par ailleurs, que la « socioproxémique » a mis en évidence les ensembles de normes et de règles qui, dans chaque société, régissent les placements spatiaux des acteurs les uns par rapport aux autres, compte tenu, notamment, de leur statut. C’est en utilisant ces normes et règles, intégrées par socialisation et donc partagées, que les acteurs sociaux peuvent communiquer entre eux sans avoir à prononcer un mot.
Exemple 2 : écouter la radio
Prenons un autre exemple, chez un autre sociologue. Paddy Scannel (1997) rapporte ce cas : « J’écoute les informations du soir à la radio et le journaliste dit quelque chose à propos d’un homme d’Etat étranger (disons, Boris Eltsine). J’entends ensuite pendant quelques secondes une voix masculine (audible) qui s’exprime dans une langue étrangère. Puis la voix s’estompe et j’entends par dessus, dans ma propre langue, une autre voix masculine (audible) qui n’est pas celle du journaliste. Tout cela me semble parfaitement clair : je présume (quoiqu’on ne me l’ait pas dit) que la voix étrangère est celle de M. Eltsine. Et je présume (quoiqu’on ne me l’ait pas dit) que la voix qui la recouvre me donne une traduction littérale de ce que cette voix étrangère est en train de dire... ».
Dans toute cette séquence, il est fort probable que toutes les interprétations de l’auditeur concernant ce qui est mis en scène soient fondées (« je présume », « je présume »...). Il est même à parier que de très nombreux auditeurs interprètent les choses comme le premier. Il y a donc là une affaire de médiation par les normes culturelle. Le travail de mise en scène, à travers les manipulations sonores liées à l’interview, aboutit à des interprétations communes et justes des choses. Ce que les journalistes ont voulu faire comprendre est effectivement compris par les auditeurs et ce, comme le souligne Scannel, sans commentaires spécialisés sur ce qui se passe du point de vue de l’enchevêtrement de l’interview et de la traduction. Il existe donc des habitudes de présentation aux auditeurs de ce type d’interview d’hommes étrangers avec la traduction de leurs propos. Les auditeurs se réfèrent à ces habitudes et repèrent un certain nombre d’indices de contextualisation des différents propos qui leur permettent de suivre les opérations de montage des voix. Il existe des points de passage caractéristiques. Un « cut », lorsque l’on passe de la voix du journaliste à la voix d’Eltsine, et un mélange de « fondu » et de « superposition » lorsque l’on passe de la voix d’Eltsine à la voix du traducteur (laquelle n’est pas la même que celle du journaliste d’ailleurs).
Faire parler Eltsine -en russe- dans un reportage radiophonique, revient à dire à l’auditeur : « attention nous sommes dans le genre spécifique interview d’une personnalité étrangère qui parle dans sa langue et nous allons -sans doute- vous donner une traduction -par un interprète spécialisé- de ce qu’il dit ». Ce genre d’interview radiophonique est donc, en lui-même, un commentaire pour l’auditeur. Ce qui est remarquable, c’est que journalistes, monteurs et auditeurs s’accordent sur ce commentaire, c’est-à-dire sur le sens à donner à ce qui va suivre auditivement parlant. Journalistes, monteurs et auditeurs partagent donc un référent culturel commun et ils font appel à ce référent culturel pour comprendre ce qui se passe et va se passer. La suite des événements étant d’ailleurs confirmée par des indicateurs comme le « cut » et le « fondu-superposition » avec une autre voix.
Journalistes, monteurs et auditeurs sont d’accord sur des façons de faire, sur des normes de ce que l’on peut appeler une civilité conversationnelle à distance. « Je vous préviens que nous sommes dans le genre interview de personnalité parlant étranger », disent journalistes et monteurs en sachant que les auditeurs connaissent cette catégorie d’émission (la catégorie interpelée est alors un médiateur culturel) ; « je m’attends à bien distinguer les voix et à repérer les passages voix étrangère-voix de l’interprète-reprise du journaliste », pensent les auditeurs, en sachant que journalistes et monteurs savent ce qu’ils attendent (les modulations des voix : « cut » et « fondu-superposition » sont alors à la fois des médiateurs culturels et des indicateurs de situation)...
Ainsi « émetteurs » et « récepteurs » partagent bien ce que Scannel appelle un « éthos communicationnel », c’est-à-dire un ensemble d’habitudes, de façons de faire et de valeurs. C’est cet éthos communicationnel qui est interpellé dans la situation « d’émission-écoute radiophonique de l’interview d’une personnalité parlant étranger ». Tous les éléments de cet éthos sont donc des médiateurs culturels. La situation est régulée par les médiations culturelles qui se font entre les différents acteurs concernés. Sans cette régulation, les interrogations sur ce qui se passe et sur ce que l’on doit comprendre seraient nombreuses. Or tout se passe le plus naturellement du monde. Justement, lorsque tout se passe « le plus naturellement du monde », c’est que la médiation culturelle est en jeu, qu’elle pilote implicitement l’intercompréhension.
Au passage, on peut entrevoir ici comment renouveler les études sur les « effets » des émissions radio ou télévisuels. Ces « effets » (liés à des compréhensions non prévues), ne seraient-ils pas tributaires de phénomènes de mauvaise médiation culturelle ? Ne seraient-ils pas liés à un déficit d’acculturation d’un coté comme de l’autre ?
Exemple 3 : la situation de séduction
Prenons une autre situation (tirée de Watzlawick, 1978, p. 69) dans laquelle tout se passe aussi sans échange de mots et où le référent culturel convoqué est une séquence comportementale.
« Pendant la Seconde Guerre Mondiale et les premières années de l’après-guerre, des centaines de milliers de soldats américains stationnèrent ou passèrent en Grande-Bretagne, donnant ainsi une occasion unique d’étudier les effets de la pénétration à grande échelle d’une culture dans une autre. Les modèles et les façons de faire la cour en furent un aspect intéressant. Les soldats américains et les jeunes anglaises s’accusèrent mutuellement de manque de tact dans la sexualité. L’analyse de cette double accusation mit en évidence un problème de ponctuation. Dans les deux cultures, le comportement durant la cour, depuis le premier contact visuel jusqu’à la consommation ultime, se compose d’environ trente étapes, mais de ces étapes la séquence est différente. Le baiser, par exemple, survient relativement tôt dans le modèle nord-américain (il y occupe, disons, l’étape 5) et relativement tard dans le modèle anglais (disons, à l’étape 25), où il est considéré comme un comportement hautement érotique. Or, quand le soldat US sentait plus ou moins que le moment était bien choisi pour un innocent baiser, non seulement la fille se sentait dépossédée de vingt étapes qu’elle considérait de son côté comme la marche convenable à suivre, mais encore pensait-elle devoir prendre une décision rapide : rompre ou fuir, ou encore se préparer au coït. Si elle choisissait cette dernière solution, le soldat se trouvait confronté à un comportement qui, à ce stade précoce de la relation , ne méritait selon ses règles culturelles que la qualification de honteux. »
Ici le phénomène de la médiation par les normes culturelle est mis en échec par le non partage d’un modèle d’enchaînement de conduites. Ce modèle est constitué d’étapes associées chaque fois à une conduite précise. L’effection de la conduite précise signifie d’abord que l’on en est à telle étape du processus d’ensemble et signifie aussi que les partenaires sont d’accord pour passer à l’étape suivante, elle-même associée à une autre conduite typique.
Les soldats américains, en embrassant les jeunes filles anglaises, disent donc, en référence à leur modèle culturel de conduite dans les situations de séduction : « nous sommes au début de notre relation, il s’agit bien d’une relation de séduction, nous allons sans doute aller plus loin ». Les jeunes filles anglaises, en référence à leur propre modèle culturel de conduite dans les situations de séduction, pensent donc que leurs partenaires ont « sauté » des étapes dans le processus. Elles s’étonnent de cette conduite (le baiser) qui, pour elles, se trouve à la phase finale du processus de séduction et est l’équivalent d’une demande de rapport sexuel. Elles sont donc normalement - de leur point de vue - en droit de penser que les jeunes américains sont avides, brutaux et peu civilisés. En effet, ils ne partagent pas les mêmes normes de civilité concernant cette situation. Si la jeune fille cède, il est évident que le jeune américain ne s’y attendait pas. Il va donc intégrer cette conduite en référence à son propre modèle du processus de séduction. La conduite de la jeune fille lui apparaîtra comme indigne d’une jeune fille bien éduquée.
Dans les phénomènes de médiation normative culturelle, les conduites des acteurs sont donc interprétées en fonction de modèles culturels implicites plus ou moins complexes. La conduite est donc une communication car, elle s’inscrit toujours dans le contexte des normes culturelles d’arrière plan. Par rapport à ces normes culturelles d’arrière plan, une conduite définit une situation ou - tout du moins- propose une définition de situation. Ici, on le voit clairement, le baiser, pour les jeunes anglaises, « crée » la situation finale dite « de cour » et « propose » l’ouverture de la situation « de relation sexuelle ». On peut généraliser ce phénomène en prétendant que toute conduite (ou communication verbalisée), faisant référence (s’appuyant sur , renvoyant à ...), à des normes culturelles (habitudes, coutumes, façons de faire partagées), participe à la construction d’une situation « idiomatique standard » pour les acteurs concernés.
La médiation normative culturelle, dans le sens où elle manipule des normes culturelles, manipule donc toujours et aussi des “ »situations idiomatiques ». Nous avons vu ceci également dans le cas des cambrioleurs noirs. Leur séquence de conduites (ne pas fuir, aller vers le policier, trébucher sur les mots, demander son chemin) construit la situation idiomatique standard de « citoyens perdus qui demandent de l’aide à la police ». On pourrait aller plus loin sur l’analyse du fonctionnement du processus de médiation culturelle et prétendre que ce processus tout entier est équivalent à un langage dans lequel les acteurs échangent implicitement des propositions de définition des situations. Les propositions de définition des situations étant donc toujours « médiatisées » par l’évocation indirecte de référents culturels constitutifs de situations typiques, culturellement connues.
La médiation normative culturelle est donc bien autre chose que la simple utilisation du langage comme média entre des interlocuteurs. Une approche constructionniste montre comment toutes les formes de communication (paralangage, conduites en situation, attitudes, séquences de conduites et d’attitudes...), manipulent des référents culturels pour créer du sens partagé et du lien.
5– Les processus de contextualisation
Les processus de contextualisation que nous venons de voir, fonctionnent au niveau empirique, celui de leur mise en œuvre naturelle par les acteurs sociaux. Leur existence a été démontrée par toutes les analyses du courant phénoménologique de l’étude des phénomènes sociaux, de l’interactionnisme symbolique de Becker à la phénoménologie sociale de Berger et Luckman jusqu’aux études de l’école de Palo Alto. Ce courant prolongeait, lui-même, les études constructionnistes issus de l’éthologie de J. Von Uexkull et de la psychologie de la forme de Köhler, Koffka et Guillaume. Les auteurs de ces courants ont proposé des concepts différents : système de pertinences, cadre de l’expérience, typification, raisonnement ethnométhodologique, recherche de forme, cadrage-recadrage, médiation culturelle, manipulation des contextes, ...
Ces concepts sont en forte cohérence et débouchent sur une notion plus large (ou macro-concept) : « le processus primaire de contextualisation ». Le « processus primaire de contextualisation » étant un macro-concept tridimensionnel composé de processus de sélectivité, d’arrangement en configuration ou de raisonnement-justification ethnométhodologique.
Décortiquer le fonctionnement détaillé des « processus primaires de contextualisation » mis en œuvre par des acteurs dans leurs activités-en-situation, peut être un travail d’analyse scientifique. Il est déjà entrepris par de nombreuses approches : psychosociologique, sociologique ou encore liés à des sémiotiques diverses. Expliciter comment les « contextualisations communicationnelles » fonctionnent et sont utilisées par les acteurs sociaux, pour leurs diverses finalités, est aussi un travail d’analyse scientifique.
Bibliographie
Berger P. et Luckman T., 1966, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, 1986.
Goffman E. , Frame analysis, New York, Harper and Row, 1974, trad. fr. Les cadres de l’expérience, éd. de Minuit, 1991.
Hall E.T., La dimension cachée, Seuil, 1971.
Mucchielli A., L’identité, PUF, « Que-sais-je ? », 7ème éd., 2009.
Scannel Paddy, L’intentionnalité communicationnelle dans les émissions de radio et de télévision, in : Sociologie de la communication, sous la dir. de P. Beaud, P. Flichy, D. Pasquier et L. Quéré, pp. 881-895, éd. du CNET, 1997.