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Expérience de validation de la sémiotique situationnelle
Démonstration du fonctionnement
de l’interprétation spontanée pour la validation de la sémiotique situationnelle 1– Effet de la situation sur la définition d’une identité Une expérience sur l’identité d’un personnage Je rapporte ici une expérience que j’ai menée dans les années 1980 et que j’ai publié dans mon ouvrage : « Les réactions de défense dans les relations interpersonnelles, ESF, 1980 ». Elle date un peu, mais je n’ai pas eu le temps de la refaire (elle donnerait d’ailleurs les mêmes résultats et l’on peut la refaire en travaux dirigés). Elle est tout à fait valable pour les besoins de ma démonstration. Je veux démontrer en effet que, dans une gare, comme dans tout autre lieu dédié d’une ville d’ailleurs, les éléments perceptifs prennent un sens en fonction de la situation d’arrière plan qui est socialement construite par les acteurs (c’est le principe même de la sémiotique situationnelle qui est donc ainsi démontré). Je considère la photo d’un personnage photographié dans une gare (photo : l’identité contextuelle à prendre dans la rubrique « photos »). La gare est reconnaissable en arrière plan à sa verrière (comme dans les grandes gares parisiennes, au train que l’on voit (une « micheline » des années 80) et au quai et aux rails que l’on distingue derrière le personnage. On présentait la photo à des sujets rencontrés et on leur demandait « ce que faisait d’après eux le personnage de la photo ». Après avoir enregistré leur dire, on leur demandait ce qui leur permettait de justifier leur réponse. 2– L’enquête Voici une partie des réponses obtenues à cette enquête. 1 H., 50 ans, technicien d'atelier, marié, père de famille. « C'est un cheminot car il se trouve dans une gare. Il pourrait être bagagiste ou bien receveur, ceci à cause du port de la casquette et du sac en bandoulière, mais surtout aussi à cause du fait qu'il est noir. Il devrait être marié vu son âge. I1 doit être croyant à cause de la chaîne qu'il porte autour du cou.» 2 H., 55 ans, menuisier, père de famille. « C'est un Noir qui arrive en France avec son sac mais les bagages qui sont à côté de lui ne lui appartiennent pas. Il vient chercher du travail, c'est un chômeur, il a l'air un peu dépaysé. C'est un travailleur manuel à cause de la blessure au doigt. Il doit être marié. Il est croyant car il parte une chaîne. » 3 H., 31 ans, professeur de musique, célibataire, sans enfant. « C'est un batteur, ceci à cause de la housse de cymbales sur le chariot à baga¬ges. La montre, la chevalière, la chaîne, les bagages de qualité montrent une aisance financière. Les ongles et les mains soignés montrent que ce n'est pas un ouvrier. C'est un sportif à cause de la musculature. C'est un marginal par le côté désinvolte de l'habillement (veste et casquette). Les yeux indiquent que c'est un homme qui a souffert. » 4 H., 22 ans, chevrier, célibataire, militant d'extrême gauche. « C'est un immigré, il travaille en usine à des tâches subalternes car il est noir. Il porte une casquette et a les yeux de quelqu'un qui souffre. C'est un Noir amé¬ricain. car son gilet n'est pas africain. Il est célibataire car son habillement est un peu délirant. Il voyage pour travailler, il a l'air désabusé, écoeuré et malheureux. » 5 H., 35 ans, inspecteur des poids et mesures (fonctionnaire), marié, père de famille. « C'est un brave travailleur sénégalais immigré, employé à la S.N.C.F. comme porteur (casquette et chariot à bagages). Mais il n'a pas d'uniforme. Ce n'est pas un intellectuel et il est heureux de pouvoir travailler. Ses bijoux montrent son caractère africain. » 6 H., 30 ans, enseignant, célibataire. « C'est un cheminot, un bagagiste, il charge des sacs sur un chariot. Il porte II'I une casquette de la S.N.C.F. Il a une allure dynamique, il est décontracté par sa façon de s'habiller. Sa chaîne prouve peut être qu'il est croyant. » 7 H., 23 ans, étudiant, célibataire. « C'est un porteur. C'est un Noir qui tracte des valises. Il est marié vu son w âge, mais il ne porte pas d'alliance. Il a l'allure tout à fait anonyme. C'est sûrement un Musulman, il porte une chaîne.» 8 H., 65 ans, commerçant, père de famille. « Ce n'est pas un Noir africain. C'est quelqu'un qui arrive ou part. Ce n'est pas un porteur, il porte un gilet en laine et non pas un uniforme. Il a une situation aisée, ses bagages sont de qualité et il porte des bijoux. Il est intelligent, il a un visage expressif, un regard net et précis. Il doit être croyant : il porte une chaîne. » 9 H., 25 ans, étudiant, célibataire. « C'est un homme qui arrive de voyage. Il est plus ou moins décontracté par la façon de s'habiller. Ce n'est pas un manuel, il a les mains soignées. Comme il possède des bagages de qualités et qu'il porte des bijoux, il doit avoir une situation aisée. C'est peut être un sportif, vu son allure physique, il a l'air désinvolte, sûr de 11 - F., 60 ans, sans profession, mariée, mère de famille. « C'est un travailleur immigré. Il est balayeur à la S.N.C.F. car il est Noir et il porte une casquette. Il a l'air sympathique mais il est un peu négligé. Il doit être superstitieux car il porte une chaîne. Il est certainement marié, mais sa famille n'habite pas en France. » 12 - F., 40 ans, employée de bureau, mariée et mère de famille. « C'est un bagagiste de la S.N.C.F. car il est Noir, car il porte une casquette et par sa façon d'être habillé. C'est un manuel car il est blessé au doigt. Ce n'est pas un intellectuel, ceci à sa façon de regarder, il est bien content d'être photographié. Il est négligé et décontracté car sa veste est mal mise. Il est marié vu son âge. » 13 - F., 20 ans, employée de bureau, célibataire. « C'est un voyageur qui prend sa valise. C'est un marin, à cause de la casquette, qui revient d'un voyage en mer. Il est croyant car il porte une chaîne. Il n'est pas marié, il est trop décontracté pour cela. 14 - F., 28 ans, professeur, mariée. « Porteur dans une gare de Paris. Il est fort, gros, plein de pulls pour ne pas sentir les bagages qu'il porte sur son dos. Il a son chariot à gauche... Maintenant je me rends compte qu'il n'est pas porteur, il a des mains trop relax. C'est un Américain qui débarque avec son arsenal. Il est trop décontracté pour être un porteur. n 15 - F., 25 ans, commerce d'antiquités, célibataire, un enfant. « C'est un homme qui prend ou descend d'un train. Ce n'est pas un manuel, il a les mains soignées et un habillement trop décontracté. Il a l'air content de lui et de son état. Il est sûrement aisé car ses affaires sont de qualité (bagages et casquette en cuir) et il porte des bijoux. Cela pourrait être un étudiant mais il est trop âgé. C'est certainement un Noir américain par la façon de s'habiller, de regarder, par son attitude générale. p 16 - F., 45 ans, mère de famille. « C'est un travailleur manuel, il n'a pas l'air bête mais pas instruit. Il charge peut-être des bagages sur un chariot, c'est peut-être un bagagiste, il porte aussi une casquette. C'est un homme bon, vu l'expression de ses yeux, mais il donne l'impression de chercher quelque chose. Il a l'air soucieux, un peu perdu. Il cherche à s'intégrer à la culture occidentale, à s'européaniser par la façon de s'habiller. Son regard volontaire, son allure, montrent que c'est un homme qui veut arriver. II porte une chaîne, il est peut-être croyant. Il est sûrement marié et a sûrement des enfants. Il n'est certainement pas très riche puisqu'il travaille à l'étranger. n 17 - F., 45 ans, vendeuse, mariée. « C'est un cheminot, un bagagiste. Il est en train de charger des sacs. Il porte un casquette. Vu son âge il est certainement marié. C'est un Noir américain. Il porte une chaîne sûrement avec un gri-gri. Il a l'air sympathique, son regard est net. Il n'a pas l'air malheureux. Il porte plusieurs bijoux. » 18 - F., 55 ans, couturière, divorcée, 3 enfants. « C'est un touriste qui vient en vacances. Il a de nombreux bagages, il a l'expression de visage du touriste. C'est un travailleur manuel à la façon de s'habiller, sa casquette. Il a l'air heureux, sympathique, vu l'expression de ses yeux. » 19 - F., 18 ans, lycéenne. « C'est un type qui travaille en usine, un O.S. par la façon de s'habiller et sa casquette. C'est un manuel car il est blessé aux mains. L'expression de son visage prouve qu'il n'est pas agressif. Vu son âge, il doit être marié. Il peut être croyant à cause de la chaîne. » 20 - F., 16 ans, lycéenne. « C'est un employé de la S.N.C.F., un porteur. Il porte une casquette. Il doit être marié vu son âge. Il est d'aisance moyenne, il porte quelques bijoux. » 3– Analyse de l’expérience Analyse des réponses Remarquons d'abord que les réponses se divisent en deux grandes catégories: 1°) celles qui concluent au cheminot en se fondant sur les éléments race noir et casquette : -noir = immigré = ouvrier, -casquette = bout d'uniforme = bagagiste ou ouvrier (12 sur 20) ; 2°) celles qui concluent au voyageur en se fondant sur les éléments bagages et allure (8 sur 20). - bagages = voyageur -allure décontractée = voyageur
Un noir, avec une casquette, dans une gare, en 1980, c’est nécessairement un cheminot (un porteur). L’attribution du sens (qui est-ce ?) est faite à partir d’une forme (allure, race noire, casquette) mise dans la situation spatiale de la « gare ». Dans une gare, à l’époque, quelqu’un à l’allure décontractée, de race noire et portant une caquette est nécessairement un cheminot.
2°) Indices nommés par ceux qui concluent au voyageur.
Dans une gare, quelqu’un avec une allure décontractée, des bagages et des mains soignées (forme perçue) est naturellement un voyageur. La encore la signification « voyageur » se fait par la contextualisation situationnelle d’une « forme » perceptive. On voit dans cette deuxième « forme perçue » que les éléments centraux de la première forme : race noire et casquette sont remplacés par : bagages et allure (dont habillement et mains).
La réponse 3 est un cas particulier : le professeur de musique reconnaît une housse à cymbales dans les bagages ! II n'y a pas, quant à ces deux sortes de réponses, de différence entre les hommes et les femmes. L'âge des sujets interviewés n'est pas non plus déterminant pour leur sens de l'observation (la dame de 60 ans se trompe comme la lycéenne de 16 ans ! ). Remarquons que les deux seuls commerçants interrogés (réponses 8 et 15) ont un sens affiné de l'observation, ils sont plus « objectifs » dans la définition sociale. Les autres personnes, par opposition se projettent ou interprètent beaucoup plus. On remarquera le phénomène de réinterprétation des indices une fois que la définition est donnée. Exemple (réponse 2 et 19) : c'est un travailleur manuel (alors ce qui est pour autres « bijoux » est vu comme une blessure au doigt »). 4– Conclusion L’expérience montre fort bien comment fonctionne notre interprétation spontanée du monde. Pour « comprendre » (c’est-à-dire donner du sens), nous mettons les choses en regard d’une situation. Cette situation n’est pas une donnée objective, mais une construction, le plus souvent culturelle. Alex Mucchielli
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