Exemple de cécité épistémologique: le point aveugle sur la «situation» des philosophes de l’esprit matérialistes et réalistes



par Alex Mucchielli

Le « point aveugle », c'est le seul point de la rétine qui ne « voit pas » et ceci en raison de l'absence de photorécepteurs à cet endroit. C’est en effet à cet endroit de la rétine que le nerf optique se rattache au globe oculaire. Ce « point aveugle » correspond à l'endroit où le nerf optique et les vaisseaux sanguins quittent l'œil. Cette particularité anatomique provoque une tache dans le champ visuel, tache dans laquelle les objets ne sont pas vus. L’expérience ci-dessous démontre l’existence de ce « point aveugle ».

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Si vous fermez votre œil gauche et que vous fixez la croix, et uniquement la croix, en vous rapprochant ou en vous éloignant de votre ordinateur, il y aura un endroit précis où vous ne verrez plus le rond. Il disparait dans le « point aveugle ».

Nous savons que pour analyser les phénomènes, nous nous servons nécessairement d’un « arrière plan épistémologique », c’est-à-dire d’un ensemble de principes théoriques et méthodologiques qui guident le recueil d’informations que nous pouvons faire et qui guident aussi les interprétations que nous faisons de ces informations. Cette position constructionniste sur les faits scientifiques est désormais largement acceptée par tous (cf. A. Mucchielli, Étude des communications : approches constructivistes, Armand Colin, 2005).

Dans la suite de cet article je vais considérer un exemple d’analyse d’un phénomène de sens proposé par un philosophe de l’esprit qui se dit lui-même « matérialiste et réaliste ». Je vais montrer que ce positionnement scientifique l’empêche complètement de considérer la « situation » dans laquelle le phénomène qu’il analyse se situe. Le matérialisme réaliste dont il se réclame, comporte donc un « point aveugle » sur la « situation ». On ne peut penser aucun phénomène « en situation » lorsque l’on est matérialiste et réaliste.

Du point de vue de la « sémiotique situationnelle » ceci est extrêmement grave puisque, pour la sémiotique situationnelle, tous les phénomènes de signification et de sens sont essentiellement dus à des mises en relation de phénomènes expressifs avec la situation pour l’acteur qui interprète. Le référentiel scientifique de la sémiotique situationnelle met au premier plan la « situation ». Evacuer la situation, c’est se condamner à ne pas pouvoir correctement analyser les phénomènes de sens.

Voici donc le passage que je prends chez Pierre Jacob (Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Odile Jacob, 1997, page 11).

« Puisque j’en suis au chapitre de la profession de foi, non seulement je suis matérialiste, mais je souscris aussi au réalisme du sens : je crois à la réalité des propriétés sémantiques. C’est pourquoi je suis préoccupé par deux problèmes et non par un seul. Non seulement je cherche à comprendre quelles propriétés physiques d’une chose lui confèrent un sens, mais je me demande de surcroît si et comment le fait qu’une chose possède une propriété sémantique peut contribuer à la rendre causalement efficace. Si une chose est une cause et si elle a un sens, le fait qu’elle a un sens joue-t-il un rôle dans le processus par lequel elle produit son effet ? Supposons que j’aille à la poste faire peser l’exemplaire de « L’Être et le Néant » de Jean-Paul Sartre que j’ai promis d’envoyer à un collègue étranger. Mon exemplaire de « L’Être et le Néant », qui est un objet physique, entre en interaction causale avec la balance de la postière. À l’issue de cette interaction causale, la balance rend son verdict : mon exemplaire de « L’Être et le Néant » pèse 800 grammes. Dire de mon exemplaire de « L’Être et le Néant » qu’il a un sens serait un euphémisme : il véhicule un nombre indéfini de propositions. Il possède donc d’innombrables propriétés sémantiques. Mais le fait qu’il véhicule toutes ces propositions n’explique certainement pas le verdict de la balance : les idées qu’il contient ne sont pas causalement efficaces dans le processus gravitationnel par lequel il interagit avec la balance de la postière ».

La première partie de ce passage, jusqu’à : « …le fait qu’elle a un sens joue-t-il un rôle dans le processus par lequel elle produit son effet ? » est un passage qui concerne le positionnement scientifique de l’auteur, lequel déclare être matérialiste et réaliste. Ce passage concerne aussi les questions qui préoccupent les chercheurs de ce courant scientifique. Ce n’est pas ce passage qui m’intéresse ici, mais l’exemple qui est pris et commenté.

« Je veux envoyer mon exemplaire de « L’Être et le Néant » à un collègue étranger, car je l’ai promis », nous dit P. Jacob. La balance de la poste me dit qu’il pèse 800 grammes. Cet exemplaire de ce livre, nous dit l’auteur, possède de nombreux sens : « il possède d’innombrables propriétés sémantiques » qui sont liées aux idées qu’il contient.

Il est difficile pour un sémioticien situationnaliste de suivre le raisonnement du philosophe. Le philosophe joue avec trois types de situations et trois sémantisations possibles du livre. Nous allons expliciter ces situations et les significations différentes liées à l’ouvrage.

Dans les deux premières situations, le philosophe veut envoyer son exemplaire de « L’être et le néant » à son ami. Il fait peser le livre. Le livre pèse lourd. Il pourrait dire aussi qu’il est épais (8 centimètres), ce qui oblige à faire un paquet spécial, dont le poids s’ajoutera au poids du livre. On comprend entre les lignes que le « projet » du philosophe est double : respecter son engagement vis-à-vis de son collègue (puisqu’il a sorti de sa bibliothèque le livre en question) et affranchir correctement l’envoi (puisqu’il fait peser le livre). Comme le collègue est à l’étranger, supposons en Europe ou en Suisse, le tarif d’affranchissement est de 7,50 euros ou de 8,50 euros, selon la vitesse choisie. On voit donc que la problématique spécifique de notre philosophe est celle de « choisir le bon affranchissement et la vitesse d’acheminement du paquet qu’il va faire ». Dans ce récit, quels sont les « sens » à donner au livre ? Il y en a deux, selon la situation précise que nous prenons en compte.

Première situation : l’expédition postale à un collègue à qui l’envoi est promis

Si nous cherchons le sens que prend le livre dans cette situation, juste préliminaire à son envoi postal, ce sens nous est donné par le philosophe rapportant l’anecdote : il s’agit, pour lui de « respecter sa promesse pour ne pas décevoir son collègue ». Cette phrase est assez précisément l’explicitation du « sens » du livre dans cette situation.

Deuxième situation : la mise à la poste du livre.

Le sens du livre dans cette situation d’envoi du livre par la poste à un collègue étranger nous est accessible de par notre expérience culturelle. Nous reconstruisons la situation, incomplètement décrite, et nous comprenons que dans cette situation, le sens de ce livre qui est seulement un objet à envoyer par la poste est du genre : « objet lourd, qui demande un paquet spécial, et un affranchissement à au moins 7,50 euros, compte tenu de son poids ». Cette longue phrase est l’explicitation du « sens » du livre dans cette situation.

Troisième situation : la lecture de ce qui est écrit dans le livre.

C’est la situation qui est elliptiquement évoquée par l’auteur des propos rapportés. En effet, il dit : mon exemplaire de « L’Être et le Néant », « véhicule un nombre indéfini de propositions. Il possède donc d’innombrables propriétés sémantiques ». Le sens des propos écrits dans le livre se réfère à une toute autre situation que la situation de respect d’une promesse ou d’expédition postale d’un gros ouvrage.

Au moment où Pierre Jacob pèse le livre, le livre ne peut prendre une quelconque des propriétés sémantiques liées à un des passages philosophiques qu’il contient. Ces propriétés sémantiques sont totalement virtuelles et totalement absentes. Je sais, par expérience culturelle, que tout livre va me délivrer du sens à travers les écrits qu’il renferme. Mais, pour que ce sens advienne à moi, il faut que je me mette à lire ce contenu. Je me mets donc en « situation de lecture ». Cette situation de lecture serait ici la lecture du livre « L’Être et le Néant ». Cette lecture n’est pas n’importe laquelle : c’est celle d’un ouvrage ardu de philosophie existentialiste. Les significations que je vais pouvoir trouver aux passages que je vais lire, vont dépendre de mon arrière-plan de culture philosophique.

Si je rentre dans « L’Être et le Néant » sans avoir jamais lu de livre de philosophie, ni suivi de formation spécifique en la matière, le sens des textes parcourus va être du genre : « charabia abscons et incompréhensible ».

Si je suis un « matérialiste positiviste et réaliste », le sens des textes parcourus va être du genre : « idéalisme insoutenable à la limite du psychologisme».

Si je suis un historien de la philosophie, plutôt convaincu par les idées novatrices d’Husserl, le sens des textes parcourus va être du genre : « inflexion intéressante de type « existentialiste » de la pensée d’Husserl».

Je ne parle là d’ailleurs que du sens global d’un ensemble de passages. Il est évident, que tel ou tel passage précis, va pouvoir prendre un sens précis et différent de ce sens global, selon que je suis un lecteur néophyte, un philosophe matérialiste ou un historien de la philosophie favorable à la phénoménologie.

Notre expérience culturelle nous indique donc que le sens d’un ensemble de passages lus ou d’un passage précis n’est pas le même pour tous les lecteurs. Le sens, rappelons le, en sémiotique situationnelle est sens pour tel ou tel acteur et n’est jamais « sens » en général. Ceci s’explique facilement par le fait que les arrière-plans de connaissances philosophiques ne sont pas les mêmes chez les différents lecteurs. Le « sens » d’un passage est quelque chose qui se construit en rapport avec des connaissances possédées ou non. C’est la confrontation de ce que je lis avec ce que je sais, qui fait surgir le sens pour moi du passage philosophique.

Un autre sens possible pour l’ouvrage

Quel est le sens de cet ouvrage : « L’Être et le Néant », pour nous, sémioticien situationnaliste ? Cet ouvrage est indissociable, pour nous de son auteur : Jean-Paul Sartre. C’est ce nom qui va surtout amener le sens de l’ouvrage pour nous. Il nous rappelle que Sartre a écrit : « Situations philosophiques », ouvrage dans lequel il nous rappelle son maître Husserl, la notion d’intentionnalité, l’idée de l’être « jeté au monde », l’idée du positionnement réciproque des êtres dans une situation… autant d’éléments intellectuels qui ont nourri la sémiotique situationnelle (le contexte des enjeux, le contexte des positionnements…). Pour nous, le sens du livre est alors : « une des œuvres d’un penseur auquel la sémiotique situationnelle se rattache par bien des points » (cette phrase est l’explicitation de son sens pour nous en situation de sémioticien). Nous voyons donc apparaître un autre sens, lié à la fois à une situation globale (une œuvre philosophique parmi les autres), et à un groupe particulier de lecteurs : les sémioticiens situationnalistes. Nous voyons donc que les « propriétés sémantiques » de l’ouvrage : « L’Être et le Néant », sont très variées et ne dépendent pas exclusivement de son contenu. Elles dépendent surtout de la situation et de l’acteur dans la situation dans laquelle on considère l’ouvrage.

Conclusion

Pour le sémioticien situationnaliste, le philosophe de l’esprit matérialiste et réaliste a donc tout faux en ce qui concerne son approche du « sens du livre de Jean-Paul Sartre ».

Tout d’abord, il confond le sens des passages écrits du livre, pour un lecteur, avec le sens de l’envoi du livre à un collègue, suite à une promesse, et avec le sens de cet envoi, étant donné que le livre pèse 800 grammes.

Ensuite, il fait comme si le contenu global du livre avait le même sens pour tous les lecteurs. Il refuse de considérer diverses situations de lecture qui font nécessairement intervenir des lecteurs avec des cultures philosophiques et des principes de référence différents.

Enfin, il considère que le contenu même des passages du livre contient du sens. Il dit, en effet : que le livre « véhicule un nombre indéfini de propositions. Il possède donc d’innombrables propriétés sémantiques ». Il refuse de considérer que, chaque « propriété sémantique » donnée à un passage écrit de philosophie, est une émergence liée à la rencontre d’une culture et d’attentes d’un lecteur avec le contenu d’une proposition philosophique.

Bref, comme le dit le titre de cet article, la philosophie de l’esprit, matérialiste et réaliste, comporte un « point aveugle » qui l’empêche de voir que le sens d’un phénomène est dépendant de la situation de référence que l’on prend pour l’analyser et donc dépendante aussi de l’acteur pour qui existe la situation en question.


Alex Mucchielli