Critique des analyses de peintures faites par les critiques d’art. Le rôle exclusif du contexte de l’histoire de l’Art. Analyse sémiotique du tableau : «La pie» de Monet



Critique des analyses de peintures faites par les critiques d’art. Le rôle exclusif du contexte de l’histoire de l’Art. Analyse sémiotique du tableau : «La pie» de Monet
Comment est-ce que l’on fait pour trouver une œuvre d’art « remarquable » ? Le « remarquable » dont je parle est donc le sens final que je donne à une œuvre qui, au détour d’une salle de musée, me fait tomber en arrêt sur elle. Comment ce sens : « c’est remarquable » émerge-t-il ? Comment est-ce que je fais l’analyse de cette œuvre pour arriver à cette conclusion ?

D’abord, je dois constater que le « remarquable » pour moi, n’est pas le remarquable pour mon voisin qui va passer sans s’arrêter. Il est en quête du choc artistique émotionnel, mais visiblement ce n’est pas dans la contemplation de cette œuvre qu’il le trouve. Par contre, je le vois plus loin en arrêt devant un tableau qui pour moi est sans intérêt.

Je dois aussi constater que le remarquable pour moi, n’est pas le remarquable pour les spécialistes de l’histoire de l’art et les experts. Ils ne signalent pas mon tableau, ils ne le reproduisent pas dans les récapitulatifs des expositions, ils ne l’éditent pas en poster ou en carte postale… Des centaines d’articles ont été écrits sur ce « chef d’œuvre » qu’est « L’origine du monde » de Courbet (1866). Toutes les explications savantes du monde du type : « tableau peint en une période de grande rigueur morale et éthique » et signifiant le rejet de cette rigueur par provocation, « cadrage volontairement court pour renforcer l’effet d’insolence et de désir et d’excitation »…, ne me feront pas admirer ce tableau. Que Jacques Lacan l’ait mis dans son salon n’est en aucun cas un argument qui me fera le prendre en considération artistique…

Ainsi, je constate que pour les experts, il y a des œuvres nettement plus « représentatives » que celles que j’admire. Ce sont ces œuvres qu’ils doivent signaler au pauvre ignorant que je suis. Le bon goût, c’est le leur. C’est le cas pour l’œuvre de Monet intitulée « La pie » (1868-1869). Cette œuvre est partout et elle est en particulier analysée sur le site du musée d’Orsay. Nous allons en profiter pour examiner comment les experts font pour « donner du sens » à cette œuvre.


En gras les commentaires du tableau faits par le Musée d'Orsay sur son site, puis en caractères normaux, mes remarques et analyses.

« A la fin des années 1860, Monet commença à étendre à tous les états transitoires, voire fugitifs, de la nature, la nécessiter de capter la sensation, de rendre « l'effet ».
Référence faite à l’intention du peintre : « rendre les effets fugitifs de la nature, capter les sensations ». Le tableau prend son sens d’abord dans cette recherche et cet effort du peintre. Il faut donc savoir ceci, à partir de la biographie du peintre, pour « comprendre » ce tableau.

Entraînant avec lui Pissarro, Renoir et Sisley,
Référence faite au contexte des relations de l’artiste. D’autres vont s’essayer, sous son impulsion, à rendre ces effets. Le tableau prend donc le sens d’un moment dans l’histoire de l’art. Moment où les artistes cherchent à capter les effets fugitifs produits par la nature.

Monet reprit le grand défi du paysage sous la neige, que Courbet avait récemment revisité avec ampleur et succès.
D'après le critique d'art, ce tableau prend aussi son sens parce qu’il « reprend un défi de Courbet » qui a été un succès. Le contexte de référence est ici encore l'histoire de la peinture.

Calmant le lyrisme de ce dernier, Monet préfère au monde de la forêt et de la chasse,
Ce tableau prend son sens parce qu’il « reprend un défi de Courbet » qui a été un succès. La référence est encore faite à l'histoire de la peinture.
Le tableau prend une nouvelle signification : « moins lyrique que celui de Courbet » (donc plus réaliste, plus proche de la sensation naturelle et fugitive réelle). Sans doute, donc, un tournant dans l’histoire de l’art.

la frêle note d'une pie posée sur un portail comme sur une portée musicale.
C’est la seule partie du commentaire qui évoque directement un contexte culturel large et normalement partagé avec la plupart de spectateurs. Le portail en bois, composé de 5 branches horizontales, évoque la portée musicale, et la pie, une note sur cette portée. Il y a donc « une note » dans ce paysage glacial, note unique et fragile (frêle), qui ne donne pas beaucoup de chaleur. La signification de « paysage sans chaleur » est donc renforcée à travers cette évocation culturelle.

Soleil et ombre construisent le tableau et traduisent l'insaisissable matière mi-solide mi-liquide.
Eléments descriptifs qui font appel aux classiques notions d’ombre et de lumière de l’histoire de la peinture. Ici, « l’effet » recherché finit par donner une « insaisissable matière mi solide mi liquide » (d’après cet expert ).

Le paysage impressionniste était né, cinq ans avant la première exposition officielle et le baptême du mouvement.
La « conclusion » du commentaire est encore une référence faite à l’histoire de l’art. Il est « évident » qu’avec ce tableau : « le paysage impressionniste est né ». Ce type de notation est hors de portée du commun des mortels.

La représentation de ce coin de campagne de la région d'Etretat, réalisée sur le motif, donne à voir des tons clairs et lumineux très inhabituels, ce qu'a souligné le critique Félix Fénéon : «Le public accoutumé aux sauces bitumeuses que cuisinent les maîtres-coq des écoles et des académies, la peinture claire l'estomaquait». La nouveauté et l'audace du parti pris de Monet, plus préoccupé de perception que de description, explique le refus de la toile par le jury du Salon de 1869 »
Là encore, le contexte de référence est l’histoire de l’art car, ce tableau laisse à voir « des tons clairs et lumineux très inhabituels ». Pour bien montrer que la référence est canonique et inattaquable, un critique d’art est cité : Félix Fénéon, lui-même disait bien que « la peinture claire estomaquait le public ». Cette toile marque bien une « nouveauté et une audace » par rapport à ce qui se faisait et était admis. La preuve en est encore que la toile fut refusée par le jury du salon de 1869.

Nous venons de voir comment les experts faisaient pour trouver du sens à un tableau. Ils mettent ce tableau dans des contextes. Ces contextes sont essentiellement des contextes historiques liés à l’histoire de l’art : intentions nouvelles des artistes, innovation par rapport aux peintres précédents, infléchissement d’une tendance, nouveaux rendus de couleurs ou de formes, positionnement dans le développement d’un courant, jugement d’une époque non habituée aux innovations artistiques.... Le sens trouvé est un sens pour ces experts et seulement pour eux. Il peut se formuler en ces termes : « tableau d’avant-garde pour l’époque, innovant sur l’ombre et la lumière, allant plus loin que Courbet dans le rendu des effets fugitifs de la nature ». Il est donc évident que celui qui n’est pas au fait de l’histoire de la peinture ne peut avoir les mêmes évaluations que les critiques spécialisés. Nos évaluations ne peuvent se faire par rapport à ces connaissances nécessaires et que nous n’avons pas. Ajoutons : et dont nous n’avons pas besoin, puisque nos métiers ne sont pas centrés sur l’art.

Remarquons que les commentaires des experts sont des discours « d’éducation » masquée qui visent à nous faire assimiler leur savoir pour nous amener à apprécier les tableaux à leurs manières. Cette manière serait « la seule valable ». Ils sont donc surpris en flagrant délit de tentative de manipulation. Ils ne peuvent nous laisser à nos propres évaluations et nous donner seulement des indications sur les manières de percevoir le tableau, puisque nous sommes à leurs yeux, des ignorants qu’ils doivent « cultiver ». Il est aussi très notable qu’il n’y a aucune trace d’émotion dans les commentaires qui sont faits. Ou bien alors, l’émotion est toute entière dans l’admiration de l’innovation artistique, qui, seule, serait « remarquable ». Cette attitude de maître d’école d’autrefois est étriquée et risible (si l’on se place dans un contexte élargi à autre chose que l’histoire de la peinture, puisqu’il faut toujours un contexte pour juger). Il est temps de démontrer que le jugement des experts n’est pas si pertinent que cela. Nous avons, nous aussi, le droit à un jugement propre face aux œuvres d’art. Les émotions que nous pourrons avoir ne seront pas celles, toutes faites et convenues, des spécialistes de l’art.



Alex Mucchielli