Comprendre l’humour en tant que perception d’un décalage entre deux situations présentées simultanément


L’humour est souvent du à un commentaire ou à une représentation en image qui fait apparaître un décalage entre deux situations également présentes dans la perception d’un ensemble qui est donné à apprécier. C’est la saisie intuitive de ce décalage qui fait émerger le sourire.



Comprendre l’humour en tant que perception  d’un décalage entre deux situations présentées simultanément
Pour illustrer cette idée, issue de la sémiotique situationnelle, je vais prendre plusieurs exemples : deux venants de dessins humoristiques, deux venants de commentaires faits sur une situation vécue.

Holdup

Dans le dessin humoristique ci-contre, on voit un vilain personnage masculin exiger d’une brave dame, qu’elle lui donne ses bijoux. Apeurée, elle lui tend son collier de perles. L’homme qui est en face d’elle est un gros costaud, alors qu’elle a l’air fragile. Il la menace avec un révolver et, comme si cela n’était pas suffisant, sa large bouche ouverte, montrant ses dents, semble lui crier une menace.

Ceci représente la première situation évoquée dans le dessin. Il s’agit d’une situation de vol avec menace directe entre deux personnages humains.

Une deuxième situation est évoquée sur le même dessin. Elle concerne les chiens de compagnie des deux personnages. Cette scène est totalement symétrique de la première. Un gros molosse de chien menace, avec la même attitude que son maître gangster, le petit chien de la dame. Celui-ci, dans la même attitude apeurée que sa maîtresse, tend son collier à son prédateur.

Le spectateur de l’ensemble du dessin perçoit immédiatement les deux situations et leur symétrie. Cette symétrie allant jusqu’à la symbolique des objets volés : le collier de la dame, représentant son assujettissement social (norme culturelle de l’embellissement des femmes par des bijoux) ; le collier du chien, représentant son assujettissement domestique comme chien de compagnie de la femme.


Comprendre l’humour en tant que perception  d’un décalage entre deux situations présentées simultanément
C’est cette perception simultanée des deux situations symétriques qui fait « l’humour » du dessin.

Les ados révoltés

Dans le deuxième dessin humoristique ci-contre, il y a aussi deux situations qui se télescopent. La première c’est celle explicitée par le discours du leader de la bande de jeunes. Les adolescents se veulent différents (ne veulent pas porter l’uniforme), ce qui signifie, à leurs yeux, qu’ils s’opposent à toutes contraintes qui pourraient les embrigader (on ne veut pas être des moutons).

Seulement, le dessin montre une deuxième situation qui est l’exact opposé de ce qui est dénoncé par ces jeunes. Ces jeunes sont en fait totalement identiques, dans leur habillement, dans leurs attitudes, dans leur langage, dans l’usage des technologies modernes, dans leurs goûts musicaux La norme énoncée par les adolescents (ne pas être comme les autres) se trouve totalement contredite par leurs façons de vivre.… Le sourire que l’on a face à ce dessin, émerge donc de la rencontre de ces deux situations contradictoires, évoquées en même temps.

Comprendre l’humour en tant que perception  d’un décalage entre deux situations présentées simultanément
Le communiqué de la direction du personnel de Wolkswagen

Regardons le communiqué de la direction de Wolkswagen Belgique ci-dessous. La première situation qui s’impose à nous est celle décrite dans la première partie du communiqué. La direction demande des départs volontaires pour faire face à la crise qui touche toute l’industrie automobile. Dans un geste de générosité, la direction de l’usine de Belgique annonce le cadeau d’une Polo VW. La « Polo » est une voiture produite par Wolkswagen. A la lecture de cette proposition nous sommes en train de nous demander si cette offre (9 700 euros) est une vraie compensation intéressante pour ceux qui avancent de quelques temps leur départ en retraite ou si c’est un mauvais coup de plus porté aux ouvriers. Nous sommes donc dans une situation « réelle».

Puis nous arrivons à la fin de la lecture et nous découvrons la phrase demandant : « de bien préciser si vous souhaitez votre POLO VW avec manches longues ou courtes ». Nous découvrons alors qu’il s’agit, non pas d’une voiture offerte en cadeau, mais d’un polo (pull léger), qui peut être à manches courtes ou longues. On découvre alors que toute l’affiche est une plaisanterie, car aucun dirigeant ne pourrait s’amuser à jouer ainsi avec les malheurs découlant de la crise.

Le sourire émerge de la prise de conscience brutale de la fausse piste sur laquelle notre pensée était entrainée. Nous sommes ramenés à la « réalité » d’un canular. Le choc des deux situations arrivant à notre esprit déclenche le sourire.

Une blague d’Anne Roumanoff (11/5/08)

Dans sa célèbre émission : « On ne nous dit pas tout », faite à « Vivement dimanche » de Michel Drucker, voici une plaisanterie sur l’Education Nationale. A cette époque (mai 2008), les lycéens et les professeurs sont dans la rue pour protester contre une réforme du Bac et d’autres mesures.

« En ces jours de grève, le Ministre de l’Éducation Nationale veut instaurer le « service minimum ». Alors cela déclenche une polémique. Mais je ne comprends pas. Il y a longtemps que dans l’Éducation Nationale, c’est le service minimum ».

Dans ce commentaire sur les grèves du moment dans l’Éducation Nationale, il y a deux situations qui se télescopent :
1°) la situation actuelle, avec les grèves des enseignants qui protestent contre la volonté du Ministre d’instaurer un « service minimum », c’est-à-dire la mise en place de l’accueil des enfants dans les établissements scolaires les jours de grèves des enseignants, ceci dans le but de rendre service aux citoyens modestes qui ne peuvent se payer des gardes à domicile ;
2°) la situation passée et soi-disant constante dans l’Education Nationale intervient à travers un appel à un stéréotype culturel négatif des enseignants, situation dans laquelle les enseignants n’en font pas beaucoup (sont toujours au « service minimum »).

Anne Roumanoff fait semblant de confondre les enjeux affichés du Ministre (instaurer le service minimum), avec les enjeux permanents des enseignants (faire le service minimum). Elle « ne comprend pas » la polémique et nous laisse apprécier ce différentiel entre les situations évoquées.

Conclusion

Il est évident que la réflexion mettant au premier plan les « situations », comme le fait la sémiotique situationnelle, apporte de nombreux éléments méthodologiques aux diverses analyses que l’on peut faire sur les phénomènes de la vie quotidienne.

Nous avons vu cela, sur ce site, pour l’analyse des films, l’analyse des tableaux, l’analyse des conflits, l’analyse des motivations… Nous l’avons vu ici au sujet de l’humour.

L’humour, dans certains cas, est donc lié à l’émergence d’un différentiel amusant (opposition, contradiction, fausse symétrie…), entre deux situations liées et présentées en même temps. On appellera cela « l’humour de décalage situationnel ».

Alex Mucchielli