Analyse d'une scène de mendicité

L’article montre que la communication intervient sur la situation définie par les acteurs en présence. Pour ce faire, elle fait intervenir de nouveaux éléments et les met en place dans les différents contextes constitutifs de cette situation. Au final, elle fait donc apparaître une nouvelle situation.

En conséquence, dans la nouvelle situation ainsi construite, une conduite qui avait lieu auparavant, change de sens si elle reste la même, puisque son environnement de référence a changé. Ce phénomène coucourre donc à faire changer la conduite des acteurs en présence, car ils abondonnent souvent leur ancienne conduite.

Ainsi donc, la communication ne « manipule » pas les acteurs, contrairement à l’idée banale répandue, mais elle manipule la situation définie par ces acteurs. C’est le changement de la situation qui mène à la modification des conduites. Il s’agit là d’une nouvelle conception des « effets » de la communication apportée par la sémiotique situationnelle.



Analyse d'une scène de mendicité
1- La situation-pour-un acteur

Dans l’approche de la sémiotique situationnelle, nous le savons de par ailleurs, il n’y a pas de “situation en soi”, c’est-à-dire de situation qui ait une “réalité” objective, définie et définitive. Ce point de vue ne pourrait être qu’un point de vue “positiviste” et “réaliste” dans lequel la situation serait étudiée sans acteurs ou du point de vue d’un “acteur généralisé”, neutre et désincarné, qui ne pourrait que rassembler sur lui des a priori non explicités et donc, sans doute, colorés idéologiquement.

Une situation est toujours, dans l’optique dans laquelle se place la sémiotique situationnelle, une situation par et pour des acteurs. Leurs enjeux, leurs intentions et intérêts, délimitent et découpent les “choses à voir”, c’est-à-dire les éléments constitutifs de la situation en question. Ce sont les acteurs qui construisent la “situation-pour-eux” à partir des significations attachées aux éléments essentiels d’après leur vision. Ceci reprends donc les apports de la phénoménologie et de l’interactionnisme symbolique en particulier les idées de W. Thomas qui insistait, en 1923, sur le fait que chaque acteur agit en fonction de la perception qu’il a de la situation à laquelle il doit faire face (1990). Une situation, disait-il, est “réelle, si elle est réelle dans ses conséquences”, c’est-à-dire, si les actions qu’elle déclenche ont un sens par rapport aux éléments qui la composent pour l’acteur en question.

Ainsi définie par rapport aux enjeux, intentions et intérêts des acteurs, la situation est porteuse d’une ou de plusieurs problématiques principales. Les acteurs ont donc à réaliser certaines actions dans cette situation pour résoudre ces problèmes. La communication est alors un des moyens fondamentaux dont ils disposent pour ce faire.

2- La construction du sens dans la situation

Le sens d’une expression, n’est pas un donné, il surgit de la confrontation de la communication-en-train-de-se-faire avec les contextes qui la concerne. “Le sens, par définition, n’est pas séparable des conditions de sa production”. Cette vérité indubitable nous est rappelée par S. Auroux à l’aide d’un exemple simple. “ est incontestablement du français et, pour tous, du français correct. Est-ce que cela veut dire quelque chose ? Oui, si je le prononce maintenant devant ma fenêtre, en m’adressant à quelqu’un à l’intérieur de la pièce. Autrement ce n’est qu’un exemple grammatical. Hors contexte, il n’y a pas d’énoncé (signifiant) » (1997).

Prenons un cas plus complexe : pourquoi et comment les paroles “ego te baptismo”, prononcées par le prêtre, deviennent effectivement un acte de baptême (prennent le sens d’ayant scellé le baptême). Pour qu’il y ait baptême les théologiens et les juristes du Moyen Age s’étaient interrogés sur les conditions contextuelles de la réalisation de cet acte. Il faut que soient réunies des conditions contextuelles définissant une situation de baptème : identité de celui qui prononce ces paroles, lieu de l’action, témoins, forme même de l’énonciation... Les paroles prononcées s’inscrivent donc dans différents contextes : spatial, identitaire, relationnel, culturel,.., qui leur donnent le sens attendu.

Ces réflexions sur la contextualisation nous montrent un phénomène fondamental : le sens est le fruit de la mise en relation d’un ensemble de contextes avec la communication généralisée qui s’y déroule. Ce sont nos habitudes culturelles et intellectuelles qui nous empêchent de percevoir les “effets” de ces contextes sur le sens et les “effets” de la communication sur ces contextes.

3- La conduite d’un acteur est liée au sens qu’elle prend dans la « situation-pour-lui »

Pour modifier une conduite, l’école de Palo Alto a montré avec sa notion de « recadrage » qu’ il s'agit essentiellement de modifier la situation dans laquelle elle est mise en œuvre. En effet, dans la situation modifiée, la conduite en question prend nécesairement un autre sens qui n’apparaît plus, alors, comme pertinent à l’acteur. Nous tenons là implicitement, et c’est important de le souligner, une théorie de la conduite humaine : la conduite faite par un acteur est liée au sens qu’elle prend pour cet acteur dans la « situaiton-pour-lui ». Cela veut dire que les acteurs ne font pas d’actions qui ne veulent rien dire pour eux. Une conduite communicative, comme une conduite tout court, sont donc des activités-qui-ont un-sens-pour-les-acteurs-qui-les font.

Dit autrement, il faut concevoir qu’une action communicative (comme toute action), est liée à une signification pour l’acteur qui fait cette action. Si l’action, ou la commpunication à faire, n’a pas de sens pour l’acteur en question, cette communication ou cette action ne sont pas faites. Je prends, pour évoquer ce principe de l’action signifiante, l’exemple que j’ai déjà pris ailleurs plusieurs fois et dont j’ai fais un exemple « canonique ».

“Sur le pont de Brooklyn, un matin de printemps, un aveugle mendie. Sur ses genoux, une pancarte : “aveugle de naissance”. Devant lui la foule passe, indifférente. S'arrête un inconnu. Il prend la pancarte, la retourne, y griffonne quelques mots et s'en va. Aussitôt, miracle. Chacun tourne la tête et beaucoup, attendris, s'arrêtent et jettent une pièce dans la sébile. Quelques mots avaient suffi. Ils disaient tout simplement : “C'est le printemps, je ne le vois pas.” (D. Ogylvy).

Pourquoi, dans la première situation, les promeneurs ne donnent-ils rien au mendiant ? Pourquoi, une fois les mots de la pancarte changés, donnent-ils une obole ? Il n’y a pas de réponse compliquée et savante à donner à cette question. La réponse est de “bon sens” : les passants ne donnent rien, dans le premier cas, car leur action de don n’a pas de signification positive. Elle doit même être “négative”, du genre “encore un mendiant”. Dans le deuxième cas, les passants font l’aumone au mendiant car cette action a alors un sens positif pour eux : cette signification doit être du genre : “ je dois contribuer au soulagement de la peine de ce pauvre aveugle”. Autrement dit, si l’on dit ou fait quelque chose, c’est parce que cette parole ou cette action a du sens pour nous.

Réponse de bon sens qui ne semble pourtant pas aller de soi dans les sciences humaines, tant tout le monde s’efforce de trouver des explications compliquées, reliées à des “théories” de la personnalité, des motivations, de la cognition, de l’engagement... Bien entendu, si la réponse n’est pas compliquée (si une communication est faite, c’est qu’elle a un sens “qui a du sens” pour l’acteur), l’explication de la genèse de ce sens va être plus difficile à donner. La sémiotique situationnelle est particulièrement adaptée à l’analyse de la génèse du sens.

4- Rappel sur les « contextes » constitutifs d’une situation

Les contextes qui sont actuellement pris en compte dans l’étude des situations par la sémiotique situationnelle sont au nombre de sept.

Nous avons, dans l’ordre d’importance :

1- le contexte des enjeux des acteurs : ce qui est fait (ou communiqué) prend un sens par rapport à ce qui est affiché des intentions, des projets et des enjeux des acteurs en présence ;

2- le contexte culturel de référence aux normes et règles collectivement partagées : ce qui est fait prend un sens par rapport à ces normes appelées ou construites au cours des échanges ;

3- le contexte des positions respectives des acteurs : ce qui est fait (ou communiqué) prend un sens par rapport aux positionnements des acteurs entre eux ;

4- le contexte relationnel social immédiat : ce qui est fait prend un sens par rapport à la qualité de la relation entre les acteurs et prend aussi un sens dans l’ensemble du système interactionnel créé ;

5- le contexte temporel : ce qui est fait (ou communiqué) à tel moment prend un sens par rapport à ce qui s’est dit avant) ;

6- le contexte spatial : ce qui est fait (ou communiqué) prend un sens par rapport à la disposition du lieu et à ses contraintes s’imposant à tous) ;

7- le contexte physique et sensoriel : ce qui est fait (ou communiqué) prend un sens par rapport à l’ensemble des éléments sensoriels qui arrivent aux différents sens : vue, ouie, proprioception, odorat, toucher.

Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que tous ces contextes sont là en même temps. Le sens global de la communication est donc la résultante de la sommation des significations prises par la communication faite dans ces contextes. Le problème du repérage du “contexte le plus pertinent” (le cadrage) pour les différents acteurs se posant d’ailleurs en permanence, comme l’a bien signalé l’école de Palo Alto.

Ces contextes (ou dimensions de toute situation) ont été formalisés à partir des contextes que des chercheurs en sciences humaines ont eux-mêmes signalés.

5- Que deviennent les émotions ?

Les émotions, dans cette formalisation de la situation, ne sont pas renvoyées à un contexte spécifique. Elles sont chaque fois parties constitutives de différents contextes. Cela veut dire que lorsque l’on considère qu’une émotion est présente dans la situation, on peut toujours la décomposer en éléments qui se trouvent dans certain des sept contextes fondamentaux.

Telle ou telle émotion est donc, dans cette conception, la mise en cause de quelque chose portée par d’autres contextes : la mise en cause d’un projet, d’une norme, d’un positionnement, d’une relation, d’une temporalité, d’une spatialité ou d’une sensorialité.

6- L’interprétation

Pour la sémiotique situationnelle, le sens naît d’une confrontation de la conduite ou communication-en-train-de-se-faire à des éléments contextuels définissant la situation du point de vue des acteurs en présence. Il est toujours issu d’une “contextualisation” de quelque chose par quelque chose d’autre.

Les interprétations faites par les différents acteurs trouvent leurs multiples racines dans des processus de contextualisations différents. En effet, la mise en contexte peut se faire de multiples façons, la situation de référence pouvant être différente pour les acteurs et, de ce fait, les significations aussi.

Nous allons démontrer sur un exemple, que les communications des acteurs « travaillent » les contextes de la situation. En fait, nous allons voir que par ce biais, les expressions changent la situation toute entière. Comme cette situation est le référentiel dans lequel les choses prennent un sens, en modifiant la situation (qui est le référentiel), la communicaiton change la signification des choses.

7- Démonstration du « travail » contextuel et situationnel de la communication

Travail sur le contexte des projets des acteurs 

Dans l’exemple de l’aveugle sur le pont de Brooklyn que j’ai évoqué ci-dessus, il est évident que dans la première situation (celle dans laquelle les promeneurs ne donnent rien), le contexte des enjeux est composé de deux projets irréconciliables des acteurs. La foule de promeneurs est là pour jouir égoïstement de la naissance du printemps, l’aveugle de naisance est là pour mendier. Dans ce contexte, pour les promeneurs, le mendiant est alors un géneur. Dans la deuxième situation, l’intention du “mendiant”est toute autre. En disant : “c’est le printemps, je ne le vois pas”, il revendique le projet d’être humain comme les autres humains présents et de participer à la fête émotionnelle de la vision de la renaissance du printemps. Son projet est alors parfaitement compatible avec celui des passants. Il définit la situation comme eux et les interpelle en tant qu’humain et non comme mendiant.

Travail sur le contexte des normes

Dans cet exemple de l’aveugle sur le pont de Brooklyn, il est évident que le changement d’inscription sur la pancarte change les normes sociales interpelées dans la situation. Dans la première situation, les normes sont les normes de jouissance devant la nature (on doit savoir profiter de la nature), de recherche individualiste de détente (le citadin stressé a besoin de se détendre), de préservation individualiste de sa santé (le citadin vivant dans la polution doit s’oxygéner), de mise à distance des mendiants (on a trop de sollicitations de mendiants, on ne sait plus s’il fait bien de mendier ou s’il devrait travailler) et la norme de désimplication devant les maladies “de naissance” (on ne peut rien pour un aveugle de naissance). Dans la deuxième situation, le contexte des normes est tout autre. Certaines normes ont d’abord disparues : celle de la désimplication devant les maladies “de naissance” et celle du rejet des mendiants. En effet, le “mendiant, aveugle de naissance”, n’est plus un mendiant aveugle de naissance, il est un homme qui voudrait bien profiter du printemps come tout le monde. Certe, il y a toujours les normes de jouissance devant la nature et d’individualisme du citadin, mais il y a désormais de nouvelles normes présentes. On note en particulier la présence de la norme de respect devant les handicapés qui font l’effort de dépasser leur handicaps et de solidarité face aux gens qui éprouvent les mêmes choses que nous. Ce nouveau paysage normatif va largement intervenir pour faire surgir un sens “positif” à l’acte de donner qui se met en place dans la deuxième situation.

Travail sur le contexte des positions

Dans l’exemple de l’aveugle sur le pont de Brooklyn, il est évident que le changement d’inscription sur la pancarte change le positionnement des acteurs (l’aveugle et la foule des promeneurs). Dans la première situation, le mendiant est dans une position de “quémandeur-comme-il-y-en-a-tant-dans-les-grandes-villes-et-qui-lassent”. Dans la deuxième situation, le mendiant quémandeur aveugle de naissance n’est plus un mendiant quémandeur, il est un homme comme vous et moi qui voudrait bien profiter de ce sentiment d’exaltation qui prend chaque humain à le renaissance du printemps. Il se positionnne comme homme parmi ses frères humains. Il est des notres et on ne voit pas alors pourquoi on lui refuserait ce plaisir simple.

Travail sur le contexte des relations

Dans cet exemple, il est évident que le changement d’inscription sur la pancarte change la qualité des relations entre les acteurs (l’aveugle et la foule des promeneurs). Dans la première situation, la relation est crispée : le mendiant n’est pas le bienvenu. Il est un géneur, il est rejeté. Nous comprenons, par empathie, que les promeneurs ont avec lui une relation de mise à distance, voire de négation de sa présence. Dans la deuxième situation, la relation est tout à fait différente. L’homme qui voudrait voir, comme nous, le printemps est notre frère humain. Nous avons avec lui une relation fraternelle, une relation d’amitié humaine, de compassion pour sa peine de ne pouvoir voir ce spectacle si réjouissant pour un homme qu’est l’éveil de la nature au printemps.

Travail sur le contexte temporel

Dans l’exemple, le changement du “message” porté par la pancarte change le contexte temporel dans lequel le mendiant est mis. Le premier “message” : “aveugle de naissance”, fait référence au contexte de sa naissance, contexte d’un temps passé sur lequel personne de la situation présente n’a de prise (autrement dit, ce contexte fait apparaître une norme : on n’a pas de prise sur ce qui s’est passé dans le autrefois). Le deuxième “message” : “c’est le printemps, je ne le vois pas”, fait référence au présent et à ce qui se déroule actuellement. Il est bien évident que dans le présent , chacun peut agir. L’action de ce fait est rendue “plus possible” pour tous. L’excuse du temps révolu sur lequel on ne peut rien a été enlevée de la situation.

Travail sur le contexte spatial

Le contexte spatial est donné par le lieu : le pont de Brooklyn avec vue sur les grattes ciel de la mégalopole de New York et vue sur l’espace arboré réservé à la promenade. Il concerne essentiellement des piétons : c’est un espace de promenade piétonnier dans une grande ville. Dire ceci c’est aussitôt faire appel à toutes les normes de comportements de civilité que nous avons, en général, dans les lieux publics destinés au délassement et au repos (pas de cris, de conduites intempestives, respect civilisé des autres : c’est-à-dire efforts, non montrés, pour faire comme s’ils n’étaient pas là,...).

Travail sur le contexte sensoriel

Le contexte sensoriel est composé de tous les éléments qui frappent les différents organes sensoriels des passants :
- un mendiant,
- une pancarte sur ses genoux le définissant comme “aveugle de naissance”,
- un endroit de la ville : un pont, une rivère majustueuse, un parc agréable et arboré (où l’on peut “voir le printemps naissant”),
- de nombreux promeneurs, passant, indifférents,
- un matin de printemps et toutes les sensations qui y sont attachées.
Ce contexte sensoriel fait, par ailleurs, appel à une norme culturelle : celle de l’admiration de la nature et de bien être devant chaque retour du printemps.

Le « travail » de la communicaiton : « c’est le printemps, je ne le vois pas » peut être résumé comme ci-dessous. Il permet de passer d’une « situation de départ » à une « situation d’arrivée » qui est construite.

8- Tableau de la dynamique de la situation

Rédéfinition des éléments clés de la situation-pour-l’acteur
du point de vue des passants

Analyse d'une scène de mendicité
9- L’analyse sémiotique situationnelle ayant menée au tableau

Qu'a fait, ici, le génial promeneur ? Il a transformé l'attitude d'indifférence de la foule en attitude de compassion appelant immédiatement le comportement d'aide, lequel, dans le contexte culturel occidental face à un pauvre, est l'aumône. Mais l’attitude finale n’est le résultat, en termes de conduite finale, que de la transformation du sens de l’aumone. Et cette transformation du sens de cette dernière conduite est obtenue par un travail communicationnel sur les contextes constituants la situation de communication de départ. Voyons cela en détail.

Par quelques mots il a transformé un contexte banal (une situation idiomatique standard) : un mendiant sur le bord de la route devant des passants, en une autre situation. Le premier contexte positionnait les passants comme “des gens qui ne pouvaient rien faire devant un aveugle de naissance”. La cécité du mendiant ainsi présentée était, en effet, hors de leur responsabilité, et, par raisonnement de contiguité, hors de leur action immédiate. La norme sociale convoquée par la définition “aveugle de naissance” était une norme de compassion intellectuelle qui le mettait à distance : “comme c’est triste d’être aveugle de naissance, on ne peut rien y faire et quelques pièces ne changeront rien” (il y avait donc là un positionnement implicite fait par la pancarte). Par ailleurs, la réaction sociale idiomatique devant la mendicité est toujours largement une réaction de défense : on ne veut pas voir, on évite...

Lorsque la pancarte porte les mots : “c'est le printemps, je ne le vois pas”, le mendiant est positionné autrement. Son identité a changé. Il est un homme, comme les autres, qui aimerait profiter de la vue, toujours agéable, du printemps naissant. Il a presque réintégré la communauté humaine normale des passants ici présents. Il n’est plus un “invalide de naissance”, étranger à leurs activités. L’aveugle de naissance n’avait jamais vu le printemps. Qu’il ne le vit pas, une fois encore, ne changeait pas grand chose. Il ne mendiait pas pour voir ce printemps. Il mendiait parce qu’il était aveugle. Tandis que maintenant, il mendie parce qu’il ne voit pas ce printemps, parce qu’il ne participe pas au sentiment d’allégresse qui traverse tout homme normal devant l’arrivée du printemps. L’aveugle indique qu’il pourrait participer à cette fête. Avec une légère émotion, les passants l’associent alors à leur propre joie. Le message : “c'est le printemps, je ne le vois pas”, porté par la pancarte, ne concerne plus l’individu mendiant (“aveugle de naissance”) mais la fête collective (le printemps) à laquelle un humain ne peut pleinement participer. Ce message rencontre les préoccupations des promeneurs : “profiter du printemps” et alors change de signification : alors qu’il ne pouvait “pas en être”, on s’aperçoit “qu’il pourrait en être” (des gens qui profitent de l’arrivée du printemps). L’information portée par la pancarte n’est plus la même.

L’identité du mendiant était -à travers la première pancarte- celle d’un “aveugle de naissance”. Elle est ensuite celle : “d’un humain qui pourrait profiter du printemps”. Le projet existentiel de cet individu s’en trouve changé. Il n’a plus la même identité. C’est évidemment une identité sociale de façade proposée aux autres, puisqu’il n’y a eu qu’une simple manipulation de la phrase portée sur la pancarte. Mais les spectateurs infèrent que cela est révélateur de l’état d’esprit du mendiant. Ils gratifient alors par leur obole un état d’esprit positif, expressif d’une volonté de s’intégrer à la communauté. L’enjeu de la présence du mendiant à travers la nouvelle définition de la situation, a changé de nature. Avant, il ne faisait que mendier, maintenant il demande à participer à l’allégresse collective, ce qui, paradoxalement (sans doute parce que l’on ne veut pas “gâcher” moralement la fête) est plus facile à lui accorder (il se positionne autrement par rapport à la collectivité). Ce nouveau positionnement fait alors intervenir une norme sociale culturelle spécifique de notre société occidentale contemporaine : l’humanitarisme, dans sa forme quotidienne de la “peur de blesser quelqu’un par un rejet spontané que l’on pourrait interpréter comme dû à ses caractéristiques physiques différentielles” (l’inverse du racisme en tant qu’idéologiquement incorrect).

Information délivrée différente, positionnement différent, expression d’une identité différente, appel à des normes comportementales différentes, construisent donc, comme nous l’avons vu, un sens différent de la situation. D’une première situation de mendicité banale, génante et mise à distance, on est passé à une situation de fête collective rituelle (l’arrivée du printemps) à laquelle l’aveugle demande une association qu’on ne peut lui refuser symboliquement.

Il nous faut remarquer, que les différentes transformations des éléments de la situation : éléments de positionnements, éléments d’enjeux ainsi que les différents appels aux éléments de normes sociales comme la contruction des normes relationnelles... se font implicitement. L’influence repose sur les conclusions que tire lui-même le sujet à partir des résultats de la manipulation cachée d’éléments du contexte situationnel. L’influence est une “communication implicite”.

Ainsi les mots sur la pancarte ont redéfini la situation. Elle n’est plus la même. De nouveaux “objets cognitifs” sont apparus dedans. Ils vont, bien sur, permettre un autre raisonnement. Mais ils vont aussi faire apparaître un autre sens à l’action de donner une obole et donc déclencher des comportements de don. Alors, donner à cet aveugle, c’est le remercier de ne pas être un mendiant comme les autres. C’est le gratifier de vouloir participer au bonheur des autres. C’est le dédommager de sa peine immédiate. C’est lui montrer qu’on le comprend. C’est donc bien plus que de la compassion.

10- La « manipulation » de la situation par la communication

Dans cet exemple, la communication a manipulé, non pas les passants, mais la situation dans laquelle ils se trouvent. Elle a fait apparaître de nouveaux éléments de définition de cette situation (notamment la sébile, objet qui apparaît et qui oriente l’action). Elle est intervenue pour définir un autre positionnement du mendiant qui s’est transformé en “infirme”. Pour définir d’autres normes : la compassion humaine, l’admiration des infirmes qui se battent. La communication, en s’appuyant aussi sur de nouveau éléments de positionnement, relationnels (“je veux en être”), a fait apparaître une nouvelle relation du mendiant aux promeneurs, elle fait apparaître de nouvelles normes de référence de la conduite. Par ces modifications la situation change. Les acteurs sont aux prises avec des éléments nouveaux. Ces éléments sont en interactions entre eux. Ils “raisonnent” sur ces éléments et les conduites qu’ils peuvent faire leur apparaîssent avec un sens différent puisqu’elles ne se situent pas dans le même contexte général.

Au total, dans cette nouvelle situation, la conduite de don est apparue avec un sens final positif et a eu lieu. La communication, ce n’est donc pas une affaire de transmission de message. La communication, c’est quelque chose qui modifie certains contextes qui composent une situation. Nous avons vu, dans cet exemple, comment trois de ces contextes étaient modifiés : le contexte des positions des acteurs, le contexte des normes de référence, le contexte des relations entre les acteurs.

11- Nouvelle approche des « effets » de la communication

Dans cet exemple, la communication a manipulé la situation en s’appuyant sur de nouveaux éléments relationnels et normatifs. Elle a fait apparaître une nouvelle définition de la problématique collective à travers essentiellement une nouvelle relation du mendiant aux promeneurs et de nouvelles normes de référence.

Au total, dans la nouvelle situation construite, la conduite de don est apparue avec un sens final positif et a eu lieu.

La communication ne manipule donc pas les acteurs, contrairement à l’idée banale répandue, mais elle manipule la situation définie par ces acteurs. Il s’agit là d’une nouvelle conception des « effets » de la communication apportée par la sémiotique situationnelle.


Bibliographie

S. Auroux S., Je/comprendre vous, Le monde de l’Education, n° 249, juin 1997, pp. 22-24.
Thomas W., in : Grafmeyer Y. et Joseph I., L’école de Chicago, naissance de l’écologie urbaine, Aubier, 1990.

Alex Mucchielli